Révolutionnaire et indépendant, Cruyff était seul sur sa planète

le , mis à jour à 16:15
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Johan Cruyff s'est éteint jeudi à 68 ans. La mort d'un visionnaire du football, reconnu autant pour son parcours de joueur que pour sa carrière d'entraîneur. Un cas unique dans l'histoire de ce sport qu'il aura bouleversé.

C’est bien plus qu’un joueur que le monde du football a perdu jeudi. Bien plus qu’un entraîneur. Il s’est délesté d’un révolutionnaire, un esthète du jeu dont l’influence se fait toujours sentir aux quatre coins d’un globe qui ne tournait plus vraiment de la même façon depuis que Johan Cruyff l’avait bouleversé. Il était un apôtre du football total dont se revendiquent aujourd’hui Pep Guardiola, Marcelo Bielsa ou Arsène Wenger. Le natif d’Amsterdam s’était trouvé à la genèse de ce mouvement impulsé par Rinus Michels, entraîneur qui a mené le football néerlandais au sommet dans les années 1970. L’ancien coach de l’Ajax a initié ce changement radical et participé ainsi à la conquête de trois Coupes d’Europe des clubs champions consécutives, de 1971 à 1973, avec une équipe qui n’était pas programmée pour. Si Michels était la tête pensante de cette innovation qui a changé le football à jamais, Cruyff en était son meilleur relais sur le terrain.

323 buts en carrière

D’une élégance rare, le port altier et le buste droit, Cruyff avait toujours un temps d’avance sur les adversaires. Il voyait tout avant les autres et exécutait les gestes techniques du footballeur avec une précision diabolique. Milieu offensif sur le papier, il n’était pas cantonné à un poste, ni prisonnier d’un système tactique où il aurait eu une mission bien établie sans pouvoir en sortir. Sa rencontre avec Michels, relayé ensuite par Stefan Kovacs, avait tout de la destinée. Le football total n’aurait pas eu le même impact sans Cruyff pour le réciter et le joueur n’aurait pas laissé une telle trace dans l’histoire de son sport sans la révolution tactique qui a accompagné sa carrière. Tout autant excellent dans la finition (323 buts en carrière) que brillant dans la dernière passe, il était le génie de son époque, succédant à Pelé et précédant le duel Platini-Maradona. Son palmarès individuel témoigne de sa domination (triple Ballon d'Or, deuxième joueur mondial du 20eme siècle selon l'International Federation of Football History & Statistics).

Pas le même maillot que les autres en 1974

Après avoir ébloui l’Europe avec l’Ajax, Cruyff et Michels, accompagnés par Johan Neeskens ou Johnny Rep, avaient estomaqué la planète entière avec les Pays-Bas pendant la Coupe du Monde 74. Diffusée en mondovision, la compétition avait donné une caisse de résonnance incroyable à leur style flamboyant, qu'il footballistique ou capillaire. Même la défaite néerlandaise en finale contre l’Allemagne (2-1) n’avait pas écorché l’aura acquise par cette équipe au cours du tournoi. Bien au contraire, elle lui avait conféré une image de perdante magnifique que la mémoire collective aime tant chez les sportifs. Ce Mondial allemand illustrait aussi bien la face lumineuse de Cruyff sur le terrain que sa face cachée hors des pelouses. Sous contrat avec Puma, il avait exigé de ne pas porter le maillot à trois bandes qu’Adidas avait conçu pour la sélection des Pays-Bas. C’est ainsi qu’il disputa toute la compétition avec une tunique à deux bandes sur les manches confectionnée par ses soins. Le symbole ultime de son rapport toujours ambigu à l’argent et de son désir constant de liberté, poussé à l’extrême par instants.

Du romantisme au pragmatisme

C’est lui qui lui avait fait entretenir une relation compliquée avec la Coupe du Monde. Son équipe ne s’était pas qualifiée pour l’édition 1970 après un nul contre la Bulgarie lors du match décisif, disputé sans Cruyff. Pourquoi ? Parce qu’il avait emmené sa femme faire du shopping en Italie et s’était présenté en retard au rendez-vous fixé par son sélectionneur. En football comme dans la vie, Cruyff était un romantique, qui n’avait connu qu’un amour et avait toujours placé la famille, son fils Jordi en tête, au-dessus de tout. Le Mondial 78 s’était également fait sans lui. Il n’était pas question de romantisme cette fois-ci, juste de pragmatisme. L’histoire d’un boycott lié à la dictature imposé par Jorge Rafael Videla en Argentine était belle et c’est celle que Cruyff, engagé politiquement à gauche, avait décidé de raconter. Il avait finalement admis trente ans plus tard à Radio Catalunya que sa décision était liée à une tentative d’enlèvement subie par sa famille à Barcelone quelques semaines avant la compétition, sur le même modèle que ce qu’avait vécu Michel Hidalgo, alors sélectionneur de l'équipe de France, à la veille du départ des Bleus pour l’Amérique du Sud.

Deux matchs avec le PSG en 1975

Sa carrière internationale avait pris fin comme ça, sur un contre-pied dont Cruyff avait le secret. C’est sur l’un d’eux qu’il avait porté le maillot du PSG pour deux matchs d’un tournoi amical en 1975, par simple amitié pour Daniel Hechter. Ou sur un autre qu’il avait raccroché les crampons avec le PSV Eindhoven, ennemi héréditaire de l’Ajax, juste parce que le club de ses débuts avait décidé de ne pas lui proposer un nouveau contrat à 36 ans passés. Cruyff, c’était un indépendant avant tout. Pas étonnant dès lors que la Catalogne soit devenue sa terre d’adoption. Il avait passé cinq saisons à Barcelone comme joueur et marqué son passage de son empreinte, avant d’aller conquérir les Etats-Unis, aux Los Angeles Aztecs puis aux Washington Diplomats (l’indépendance et la liberté, toujours). Cruyff y était revenu dix ans pile après son départ pour faire passer la fonction d’entraîneur dans une autre dimension et le Barça avec. Si les Blaugrana sont ainsi aujourd’hui, c’est grâce à lui.

« Cruyff a peint la chapelle et les entraîneurs depuis ne font que la restaurer »

Pep Guardiola ne dit pas autre chose : « Johan Cruyff a peint la chapelle et les entraîneurs de Barcelone depuis ne font que la restaurer ou l’améliorer. » L’actuel entraîneur du Bayern Munich est l’élève ultime du « Hollandais volant », celui qui a appliqué avec jusqu’au-boutisme ses préceptes de jeu. Après avoir débuté comme entraîneur à l’Ajax, comme une évidence, Cruyff était devenu le chef de meute de la « Dream Team » catalane, victorieuse de onze trophées en huit ans, dont quatre Ligas d’affilée entre 1991 et 1994, la Coupe des Coupes 1989 et la Coupe d’Europe des clubs champions 1992. Il était le garant de sa philosophie de jeu, appliquée avec talent par Romario, Ghoerghe Hagi ou Hristo Stoichkov, artistes au service d’une idéologie collective. C’est dans cette période pleine de succès qu’il s’était imposé comme le meilleur joueur à avoir réussi comme entraîneur dans l’histoire du football. C’est là qu’il avait connu une première alerte de santé avec un double pontage cardiaque subi en 1991 à un moment de sa vie où il fumait vingt cigarettes par jour. Les prémices du cancer des poumons qui lui a été fatal.

Il s’était fâché avec tout le monde...

Voilà un autre trait de caractère qui avait imprégné Cruyff d’un bout à l’autre de sa vie. Celui qui avait rencontré tous les grands de ce monde, parlé conflit israélo-palestinien avec Shimon Peres et créé une Fondation pour faciliter l’accès des enfants aux activités sportives, n’était pas un homme de compromis, que ce soit avec son corps ou avec ses idées. Il était entier et devait être pris comme tel. Son comportement avait fini par le couper du FC Barcelone et de ses dirigeants, jusqu’à perdre son statut de président d’honneur. Même chose à l’Ajax, où Cruyff s’était fâché avec le Conseil d’Administration avant de quitter son poste de conseiller. Même chose à Chivas, où il avait endossé un rôle similaire en février 2011 et s’en était allé neuf mois plus tard, malgré un contrat de trois ans signé au départ. Il combattait depuis la maladie et avait fini par s’éloigner du football. Le football ne l’a, lui, jamais oublié. Et il ne l’oubliera jamais.

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