REPORTAGE-Les arabes sunnites cherchent leur place dans un Irak mouvant

le
0
    * Les Kurdes marquent leurs gains territoriaux par des 
fossés 
    * Longue attente des Arabes sunnites pour traverser ces 
tranchées 
    * Ils craignent d'être taxés de sympathie pour l'Etat 
islamique 
 
    par John Davison 
    PRÈS DE BACHIKA, Irak, 19 novembre (Reuters) - Quand les 
forces kurdes ont commencé à encercler ses proches et ses amis, 
il y a deux ans, Omar Abdallah, jeune Irakien de 23 ans, s'est 
enfui vers Mossoul avec sa femme enceinte et ses quatre frères.  
    La vie sous le joug de l'Etat islamique, qui avait conquis 
cet été-là d'importants secteurs du nord de l'Irak, a semblé à 
cet Arabe sunnite préférable à la détention sans limite de durée 
chez les Kurdes. 
    Aujourd'hui, Omar Abdallah, Maha et leurs deux enfants ont à 
nouveau décidé de fuir, alors que le gouvernement irakien, 
appuyé par les peshmergas kurdes et les milices chiites, a 
entamé une grande offensive pour reprendre Mossoul. 
    La famille attend avec plusieurs centaines d'autres près de 
Bachika, au nord-est de Mossoul, pour traverser un fossé creusé 
par les peshmergas qui viennent de reprendre le secteur aux 
djihadistes. 
    "Nous avons planifié notre fuite au bon moment", déclare 
Omar Abdallah. Quand l'offensive de Mossoul a été lancée le mois 
dernier, il a quitté avec sa famille le centre de la grande 
ville pour arriver dans la banlieue, chez un de ses proches. Et 
quand les forces irakiennes ont repris ce secteur, la famille 
est repartie. "Maintenant, nous voulons simplement renter chez 
nous", dit Omar Abdallah. 
    Mais, chez lui, à Cheikhan, de l'autre côté de la tranchée, 
le secteur est contrôlé par le Gouvernement régional du 
Kurdistan (GRK), qui dirige cette région autonome. En plus de la 
tranchée, il y a un long mur de terre que les Kurdes ont érigé 
récemment pour marquer leurs gains territoriaux. 
    Comme des milliers d'autres Arabes sunnites, Omar Abdallah 
et sa famille ont du mal à trouver leur place dans un Irak dont 
les frontières changent en fonction des lignes ethniques. De 
nombreux Arabes sunnites craignent d'être perçus comme des 
partisans des fondamentalistes sunnites de l'EI et d'être de ce 
fait persécutés. 
    Omar Abdallah dément être un sympathisant de Daech. "Quand 
je vivais à Mossoul, je baissais la tête, j'ai laissé pousser ma 
barbe et travaillé comme vendeur de fruits. J'ai essayé d'éviter 
tout contact avec les membres de Daech", raconte-t-il. 
     
    "UN RISQUE QUE JE PRENDS 
    "Les peshmergas fouillent les gens au cas où des combattants 
de Daech se cacheraient parmi nous. Nous sommes tous arrivés ce 
matin. Ils ne nous ont pas dit quand nous aurons l'autorisation 
de traverser", commente Omar Abdallah. 
    Il dit qu'un de ses frères a passé 13 mois en détention sans 
inculpation parce que les autorités kurdes le soupçonnaient de 
soutien à l'EI. Il n'exclut pas d'être lui-même arrêté, d'autant 
qu'il a vécu "sous Daech", selon son expression. 
    "C'est un risque que je prends pour rentrer chez moi", 
dit-il. "Mes parents n'ont jamais vu leurs petits-enfants. Ils 
appellent tous les jours pour demander des nouvelle d'Ali et 
d'Aboudi." 
    A côté de lui, plusieurs dizaines de familles, des Arabes 
sunnites pour la plupart, attendent patiemment dans leurs 
voitures ou dans la poussière, assis sur des bâches pliées, de 
pouvoir traverser et se rendre en territoire kurde. 
    David Eubank, membre d'une organisation humanitaire qui 
participe depuis plusieurs jours au transfert, toutes les nuits, 
de centaines de personnes déplacées vers des camps, estime 
qu'ils auront sans doute l'autorisation de passer quand la nuit 
sera tombée. 
    Selon lui, 2.600 personnes ont traversé ces derniers jours. 
    Un peshmerga en sentinelle de l'autre côté du fossé, dit ne 
pas savoir quand les déplacés pourront traverser. "On nous a 
simplement dit de garder la frontière. L'après-midi, nous 
fouillons les familles et notons leurs identités", dit-il. 
    Ses collègues distribuent quelques médicaments aux enfants 
et des rations alimentaires envoyées par une association. 
    Les combattants kurdes ont été récemment accusés par 
l'association Human Rights Watch (HRW) d'avoir illégalement 
détruit des habitations arabes dans des secteurs pris à l'Etat 
islamique entre 2014 et mai 2016, ce que dément le GRK. 
 L8N1DE0DO  
    Pour Omar Abdallah, ces actes ont pu dans certains cas jeter 
les Arabes sunnites dans les bras de l'EI, qui dit vouloir les 
protéger. 
    Il dit aussi avoir peur de l'arrivée des milices chiites à 
Mossoul et redoute "qu'elles tuent les hommes et violent les 
femmes", dit-il. Les milices chiites ont été accusées cette 
année d'avoir torturé des civils sunnites dans des secteurs 
qu'elles avaient aidé à reprendre. 
    La nuit approchant et rien ne signalant un prochain départ, 
les familles ont commencé à s'emmitoufler, se préparant pour une 
longue nuit d'attente. 
    "Notre maison est juste dernière cette colline, mais nous ne 
pouvons y aller", explique Mohamed, le cousin d'Omar. 
    "Les arabes sunnites sont coincés", soupire Omar. 
 
 (Danielle Rouquié pour le service français) 
 
Vous devez être membre pour ajouter des commentaires.
Devenez membre, ou connectez-vous.
Aucun commentaire n'est disponible pour l'instant