REPORTAGE-La "marchandisation" du site de la Germanwings attise les tensions

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* L'ombre de la tragédie plane encore sur la région * Les élus locaux veulent bâtir un lieu de mémoire * Les habitants voudraient tourner la page par Jean-François Rosnoblet LE VERNET, ALPES-DE-HAUTE-PROVENCE, 10 septembre (Reuters) - U n projet mémoriel et des rumeurs d'achat d'une partie de la montagne par des Allemands ravivent les craintes d'une marchandisation de la catastrophe de la Germanwings dans les Alpes françaises, où l'ombre de la tragédie plane encore. "Quand on lève les yeux au ciel au moment du passage d'un avion, on revit ces instants tragiques", explique à Reuters Bernard Bartolini, maire de Prads depuis 32 ans. "Impossible d'oublier cette tragédie", dit celui qui confie être hanté par les événements du 24 mars 2015 quand, à 10h41, l'Airbus A320 de la compagnie Germanwings, filiale de la Lufthansa, s'est écrasé dans un massif des Alpes françaises, aux confins des communes de Prads et du Vernet. Cent-cinquante personnes originaires de 18 pays, principalement d'Allemagne et d'Espagne, ont péri dans cette catastrophe provoquée par le copilote qui, selon l'enquête, a volontairement précipité l'appareil contre la montagne. A Prads comme au Vernet, moins de 300 habitants à l'année, certains administrés se disent aujourd'hui "dépossédés" de la montagne, dont les accès restent verrouillés par les autorités en raison de la dépollution du site. "D'habitude, c'est un village de fête, mais cette année c'était triste", lâche le patron du seul bistrot de pays du Vernet, Daniel di Benedetto. "Les gens du village ne peuvent accéder au secteur où ils ont leurs habitudes pour la chasse ou la cueillette des champignons". ZONE ROUGE Cinq mois après le crash, les rotations héliportées se poursuivent pour déposer dans des bennes les sacs de la terre retirée du site avant qu'elle ne soit acheminée vers un centre de traitement, dans le département voisin du Gard. "Plus de 1.000 mètres cube de terre ont été enlevés sur le lieu du crash, des travaux qui ne devraient pas être achevés avant la fin du mois de septembre", indique Bernard Bartolini. La préfecture des Alpes-de-Haute-Provence pourrait décider à l'automne d'alléger le dispositif qui interdit l'approche du lieu du crash, une "zone rouge" de 390 hectares. En attendant, les accès en demeureront fermés, sous la garde d'une société privée mise en place par la Lufthansa pour détecter à la jumelle d'éventuelles intrusions et les signaler aux gendarmes qui patrouillent. L'ombre de la compagnie aérienne sur le village du Vernet agace certains habitants qui redoutent la création d'un "commerce mémoriel" sur les lieux du désastre. Une apicultrice, Evelyne Bayle, dont l'exploitation se situe en bordure de la zone réglementée, a recueilli plus de 600 signatures avec sa pétition contre une "marchandisation de l'événement", mais aussi contre "la formation d'une fondation" et de "tout aménagement touristique en mémoire des victimes". La rumeur cet été de l'achat de 50 hectares de terrains sur la montagne par des Allemands a fini d'exacerber les passions, même si elle est totalement démentie par le maire de Prads. "Le terrain est communal, on ne vend rien. On veut au contraire sanctuariser le lieu", dit Bernard Bartolini. Mais il reconnaît l'existence d'un projet destiné à la mémoire du drame, un espace pour les familles qu'il veut installer sur le col de Mariaud, d'où on peut apercevoir, à 400 mètres à vol d'oiseau, l'endroit où l'avion s'est écrasé. PAS DE BARAQUE A FRITES Pour les maires de Prads et du Vernet, la création d'une fondation est la structure la mieux adaptée pour le financer. Ils l'ont évoqué avec François Hollande le 2 juin dernier à l'Elysée et le chef de l'Etat les a assurés de son soutien. "La fondation, ce ne sera pas Disneyland. Il n'y aura pas de baraque à frites, ni de magasin de souvenirs", prévient Bernard Bartolini. "Mais on ne peut pas tirer simplement le rideau sur une catastrophe pareille." Des arguments qui ne rassurent pas les gens du cru. "Ici on est des taiseux. On n'était pas préparé à tout ça", dit un paysan mécontent contre l'administration qui a tardé à lui accorder un sauf-conduit pour traverser la zone et conduire ses bêtes aux pâturages. Comme d'autres, il observe le défilé quotidien des voitures jusqu'à la stèle commémorative installée dans un champ du Vernet. "Il ne se passe pas un jour sans qu'on nous demande une vingtaine de fois le chemin de la stèle", acquiesce Daniel di Benedetto. Et le patron de bar de prendre l'exemple d'une trentaine de motards qui, la veille, se sont arrêtés devant son établissement. "Tous Allemands", dit-il. "La montagne, au Vernet, personne ne pourra plus la voir comme avant, elle est marquée d'une trace indélébile", affirme Nicolas Balique, un journaliste qui vient de publier "Retour au Vernet, mon village après le crash". "Les habitants sont usés par le drame, ils ont l'impression d'être punis pour quelque chose qui les dépasse", ajoute celui qui a été l'un des premiers à se rendre par voie terrestre sur le site de la catastrophe. (Edité par Yves Clarisse)

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