REPORTAGE-En mer Egée, les Grecs sauvent des migrants malgré les critiques

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    par Karolina Tagaris  
    A BORD DE L'AGIOS EFSTRATIOS, mer Egée, 11 février (Reuters) 
- L e capitaine Argyris Frangoulis ajuste ses jumelles pour 
scruter l'horizon de la mer Egée et zoome sur une embarcation à 
l'arrêt remplie d'une cinquantaine de réfugiés syriens et 
afghans. 
    "Mon Dieu !", s'exclame le capitaine grec. Il connaît bien 
ces canots pneumatiques gris à moteur. L'esquif contient quatre 
fois plus de personnes que ne le permet sa capacité. Beaucoup 
sont de jeunes enfants et des bébés. 
    "Tout le monde va bien?", crie Argyris Frangoulis aux 
passagers alors que le navire de la garde-côtes s'approche de 
l'embarcation. "Pas de panique ! Restez calmes!" 
    Les passagers quittent le canot un par un. Ils sourient, 
trop épuisés pour parler.  
    Au moment où ils s'entassent à l'arrière du bateau, un autre 
canot apparaît au loin. Puis un autre et encore un autre, avec à 
bord surtout des femmes et des enfants. 
    A la mi-journée, l'Agios Efstratios a sauvé des eaux plus de 
600 personnes et les a déposées au port de l'île de Lesbos, 
point d'arrivée dans l'Union européenne d'un grand nombre de 
réfugiés fuyant la guerre en Syrie et ailleurs. 
    Ensuite, les réfugiés partiront vers le nord, pour la 
Macédoine, qui ne fait pas partie de l'UE, puis auront à nouveau 
d'autres pays de l'UE à traverser. La plupart tentent 
d'atteindre l'Allemagne, première économie du Bloc. 
    Face à cet afflux de migrants, le plus important depuis la 
Seconde Guerre mondiale, certains accusent la Grèce de ne pas 
utiliser les fonds et le personnel de l'UE pour faire en sorte 
que ceux qui arrivent aux portes de l'espace Schengen de libre 
circulation aient des papiers en règle. Certains membres de l'UE 
ont souhaité que la Grèce soit suspendue de l'espace Schengen si 
la situation ne s'améliore pas. 
    Ces critiques suscitent la colère en Grèce. Les autres pays 
de l'UE feraient mieux de se montrer responsables comme la Grèce 
le fait, bien qu'elle n'ait pas beaucoup d'argent, rétorque le 
Premier ministre Alexis Tsipras. La Grèce "montre au monde 
l'exemple de l'humanité", a-t-il dit mercredi. 
    Pour ceux qui sont en première ligne, les critiques venues 
de l'étranger font encore plus mal.  
    "Nous nous donnons à 150%", dit le commandant Antonis 
Sofiadelis, qui dirige les opérations des garde-côtes à Lesbos. 
     
    LES ESTOMACS SE NOUENT 
    Les bateaux grecs, aidés des équipes de l'agence européenne 
de contrôle des frontières Frontex, scrutent déjà la 
Méditerranée nuit et jour.     
    Pour le commandant Sofiadelis, il faut augmenter les 
contrôles du côté turc, tandis que l'Europe doit fournir une 
assistance accrue en matière de bateaux, de personnels et de 
radars, caméras de nuit et autres systèmes de repérage. 
    Les ministres de la Défense de l'Otan ont annoncé jeudi le 
lancement d'une opération navale contre les réseaux de 
trafiquants en mer Égée pour tenter de ralentir le flux de 
migrants.   
    Plus d'un million de personnes ont atteint l'Europe l'an 
dernier. La plupart sont arrivées par la route grecque. 
    Pour les équipes qui sillonnent la mer entre les îles 
grecques et la Turquie, le nombre de désespérés qui tentent la 
traversée, rapide mais périlleuse, est trop élevé pour être 
correctement traité. 
    Lesbos est depuis longtemps une étape pour les réfugiés.  
    Ses habitants se souviennent de ceux qui fuyaient la guerre 
contre les Kurdes en Irak au mitan des années 90 et qui 
tentaient de traverser à la nage. Même si les chiffres ne sont 
pas comparables. 
    Pour la seule journée de lundi dernier, après plusieurs 
jours de voyage dans un froid glacial, plus de 2.400 personnes 
sont arrivées sur les îles grecques, soit plus du double de la 
moyenne constatée pour février, selon les chiffres de l'Onu. 
    Et lundi en fin de matinée, le capitaine Frangoulis et son 
équipage -- ils sont 29 à se relayer par équipes plus un chien 
récupéré dans un port il y a des années -- étaient en mer depuis 
plus de 24 heures. 
    Et, chaque fois que l'équipage repère une embarcation qui 
pourrait transporter des migrants, les estomacs se nouent, 
raconte le capitaine Frangoulis. "Il y a cette crainte, il faut 
que tout aille bien, que chacun monte à bord sain et sauf, 
qu'aucun enfant ne tombe à l'eau, que personne ne soit blessé." 
    Bien que Lesbos touche quasiment les côtes turques, les 
patrouilleurs, mais aussi les pêcheurs, récupèrent régulièrement 
les cadavres noircis et meurtris de ceux qui sont restés 
plusieurs jours dans l'eau. 
    Après chaque opération de sauvetage, l'équipage de l'Agios 
Efstratios est soulagé. Lundi en accostant au port de Lesbos, 
les hommes, le visage rayonnant, tenaient dans leurs bras des 
bébés en train de pleurer. 
    Le capitaine Frangoulis se défend de tout sentimentalisme.   
   
    "Nous exécutons les ordres", dit-il. "Mais au-delà des 
ordres, nous sommes humains. Parfois, nous perdons courage, nous 
pleurons. Il n'y a personne qui ne serait ému par cela." 
 
 (Danielle Rouquié pour le service français) 
 
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