REPORTAGE-En Irak, les Kurdes avancent avec prudence face à l'EI

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par Isabel Coles HASSAN CHAM, Irak, 3 octobre (Reuters) - Dans le nord de l'Irak, le déroulement de la guerre s'écrit en couches de peinture successives sur les murs des villages investis cet été par les djihadistes de l'Etat islamique et repris depuis par les combattants kurdes. "Bravo aux peshmergas", dit le dernier graffiti inscrit sur une maison, sous lequel on distingue encore des inscriptions plus anciennes déclarant le village "propriété de l'Etat islamique". Village après village, les forces kurdes ont reconquis au cours du mois écoulé à peu près la moitié du territoire abandonné aux djihadistes sunnites pendant leur offensive fulgurante du mois d'août. Avec l'appui de raids aériens américains, les peshmergas viennent de remporter un succès stratégique en reprenant la ville frontalière de Rabia, coupant la principale voie de communication entre Mossoul et la Syrie et entravant ainsi la circulation des renforts islamistes. Mais la poursuite de la reconquête kurde se heurte désormais à plusieurs difficultés, du manque de soutien aérien américain dans les régions proches de l'Iran à l'hostilité des populations arabes dans d'autres secteurs. Le secrétaire général des peshmergas Jabbar Yawar résume le problème auquel sont confrontées ses forces en traçant sur une carte une ligne allant de Rabia, à la frontière syrienne, à Khanakine, près de celle avec l'Iran. "Notre objectif est de libérer l'ensemble du territoire que nous avons perdu", dit le commandant kurde. Le problème, reconnaît-il, c'est que pour poursuivre leur reconquête, les peshmergas doivent attendre que l'armée irakienne ait repris le contrôle des provinces de Salahouddine, au Nord, et d'Anbar, à l'Ouest. UN ARSENAL INSUFFISANT "Nous ne pouvons pas avancer seuls en direction de Mossoul", explique-t-il à propos de la grande ville du nord de l'Irak conquise par les djihadistes aux premiers jours de leur offensive estivale. "Mais si (les forces irakiennes) se rapprochent de Nineveh, nous pourrons alors mener des opérations conjointes." Au nord-est de Mossoul, les djihadistes contrôlent toujours les plaines de la région de Ninive, où vivaient les minorités religieuses qui ont fui massivement leur avancée en août. Les Kurdes ont depuis repris les reliefs qui dominent la région, ce qui leur confère un avantage stratégique certain. Mais ils rechignent à s'avancer en terrain découvert, faute de disposer de chars et de véhicules blindés comme ceux que les combattants islamistes ont pris à l'armée irakienne. La contre-offensive des peshmergas est aussi ralentie par les mines dissimulées par les djihadistes et par leurs attentats suicides. Jabbar Yawar explique que la décision de suspendre la progression des peshmergas a été prise il y a déjà plusieurs semaines pour limiter leurs pertes en attendant de recevoir les détecteurs de bombes et les robots démineurs promis par les pays occidentaux. La Grande-Bretagne a commencé à en livrer et à entraîner les Kurdes à les utiliser dans la ville de Souleimanieh. Les peshmergas ont aussi retenu la leçon des derniers mois: lorsque l'armée irakienne s'est débandée devant les djihadistes au début de l'été, les combattants kurdes en ont profité pour s'emparer de territoires qu'ils convoitaient au sud de la frontière de leur région autonome. Mais quand l'EI s'est retourné vers eux, ils ont été incapables de les défendre. MÉNAGER LES POPULATIONS SUNNITES Désormais, les forces kurdes n'entendent pas étirer leurs lignes démesurément, ni s'aventurer dans des régions où elles risquent de se heurter à l'hostilité de la population arabe, comme à Makhmour, au sud d'Erbil. "Il nous faut une force arabe parce que la situation est très sensible sur le plan ethnique", explique Nejat Ali Saleh, un responsable kurde de Makhmour. Les Kurdes sont bien en peine de dire quelle pourrait être cette force arabe, l'armée irakienne, majoritairement chiite, n'étant pas la bienvenue dans les régions sunnites. Mais des responsables américains et irakiens disent travailler à la formation d'une "Garde Nationale" qui incorporerait des éléments sunnites pour lutter contre l'EI. Au sud de Kirkouk, les peshmergas ont trouvé en une milice chiite un allié inattendu qui leur a permis de chasser les djihadistes de la ville de Touz Khourmato et de briser le siège de celle voisine d'Amerli. Plus à l'est, en direction de Djalaoula et de la frontière iranienne, les forces de l'Union patriotique du Kurdistan (UPK) reçoivent le soutien aérien de l'armée irakienne mais pas celui des Etats-Unis et de leurs alliés qui, selon des responsables kurdes, ne veulent pas trop approcher de l'espace aérien iranien. Djalaoula, qui a changé plusieurs fois de mains depuis le début de l'été, est totalement encerclée par les peshmergas, dit Jabbar Yawar. Mais, ajoute-t-il, ceux-ci attendent patiemment que l'armée irakienne reprenne Tikrit, la ville natale de l'ancien dictateur Saddam Hussein dans la province voisine de Salahouddine, pour que les djihadistes, coupés de leurs bases arrières, en partent d'eux-mêmes. (Tangi Salaün pour le service français, édité par Marc Angrand)

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