REPORTAGE-De Lesbos à Rosenheim, l'odyssée d'Ihab le Syrien

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(La photographe de Reuters Zohra Bensemra a suivi trois familles de réfugiés syriens et notamment celle d'Ihab, son épouse Abir et leurs deux filles, de Bodrum en Turquie, jusqu'à leur destination finale, l'Allemagne.) par Zohra Bensemra 20 septembre (Reuters) - DES SOUVENIRS HEUREUX PARTIS AU FOND DE L'EAU LESBOS, Grèce, 15 septembre - Dans le ferry affrété par les autorités grecques pour emmener les réfugiés à Athènes, pour qu'ils puissent continuer leur route vers l'Allemagne via les Balkans, Ihab, 30 ans, a le coeur gros. Les photos de son mariage sont tombées au fond de l'eau pendant la traversée de l'étroit bras de mer entre Bodrum en Turquie et l'île grecque de Lesbos. La traversée est dangereuse entre Bodrum et Lesbos. Il a fallu payer des passeurs. Ce n'est que la première partie d'un long voyage. Après Athènes, il va falloir traverser la Grèce, puis la Macédoine et la Serbie. Puis ce sera la Hongrie, sauf s'ils sont refoulés, avant de pouvoir atteindre l'Autriche puis l'Allemagne. Pour cette première étape détaillée ID:L5N11L3NN . L'IMPRESSION D'ÊTRE UNE MENDIANTE ATHENES, 16 septembre - Au petit matin, assise dans la rue devant une agence de voyage de la capitale grecque, Abir et ses deux filles attendent pendant qu'Ihab demande à son frère déjà en Allemagne de lui transférer de l'argent pour que la famille puisse continuer son voyage. "Je n'aurais jamais pensé qu'un jour je me retrouverais dans une telle situation", dit Abir, 26 ans. "J'ai honte de m'exposer ainsi. Tout le monde regarde. J'ai l'impression d'être une mendiante." Ihab, 30 ans, était fonctionnaire au ministère de la Santé. Ils habitaient Deïr az Zour, dans l'est de la Syrie. La guerre civile les a fait fuir. Après cinq heures d'attente, Ihab revient avec l'argent. Une agence de voyage propose un transfert à la frontière macédonienne pour 50 euros. Ils hésitent, craignant une arnaque. L'épuisement les pousse à accepter. Dans l'autocar qui les conduit à la frontière macédonienne, Mehieddine, 16 ans, lycéen à Damas, a le mal du pays. "Quand est-ce que l'école va rouvrir ? Mes amis me manquent", dit-il. ÊTRE A LA FRONTIERE SERBO-HONGROISE AVANT LA FERMETURE BELGRADE, 16 septembre - Le train de Macédoine est déjà bondé quand nous montons à bord. Quand les portes se referment pour le départ, l'air est à peine respirable. On se presse d'autant plus pour attraper ce train - 24 euros la place - que plus au nord, la Hongrie s'apprête à fermer sa frontière. Ihab et Haytham, le père de la deuxième famille syrienne, persuadent certains des plus jeunes de céder leurs sièges à leurs épouses. Ils se casent comme ils peuvent et dorment jusqu'à la frontière. Je réalise que nous avons perdu la famille de Malik, originaire d'Hassaké, ville kurde du nord-est de la Syrie. Ils n'ont pas réussi à monter dans le train. A la frontière serbe, je dois quitter Ihab et Haytham pour traverser légalement. Nous débarquons à 6h00 du matin. Il fait froid. Tout le monde se précipite dans les rues pour recevoir les habits chauds offerts par une association locale. La famille d'Ihab prend un taxi vers une nouvelle gare pour faire le voyage jusqu'à Belgrade par train, décision qu'il a plus tard regretté. Le train a mis dix heures pour atteindre la capitale serbe alors que d'autres y sont arrivés en car en quatre heures, soit autant de temps gagné dans la course pour atteindre la Hongrie, porte d'entrée dans l'Union européenne, avant la fermeture imminente. "Nous devons atteindre la frontière hongroise le plus vite possible", me dit Ihab par téléphone de Belgrade. La famille d'Ihab finit par atteindre la frontière hongroise. Nous devions nous y retrouver mais ils étaient si pressés de traverser que j'ai perdu le contact avec eux. A ce moment-là, j'ai l'impression d'avoir perdu ma famille. PERDUS, PUIS RETROUVÉS; FAYZA A REÇU DES MENACES DE MORT ROSZKE, Hongrie, près de la frontière avec la Serbie, 17 septembre - Le train qui arrive semble vide, mais il est plein de migrants endormis, épuisés après avoir réussi à entrer dans l'UE en traversant la frontière entre la Serbie et la Hongrie juste avant sa fermeture. Les journalistes n'ont pas le droit de monter dans le train, mais je parviens à monter à bord du suivant, à la recherche des trois familles syriennes. Le train, sale et vieillot, démarre après une attente de trois heures. Les portes entre chaque voitures sont fermées à clé. Parmi les voyageurs, pour la plupart des hommes seuls, je rencontre Fayza, 45 ans. Elle est chrétienne. Son mari musulman a emprunté de l'argent pour permettre à sa femme et à ses trois enfants de fuir. "J'ai quitté l'Irak parce que j'ai reçu des menaces de mort. Ou je me convertissais à l'islam ou ils me tuaient", raconte-t-elle. "Je suis fatiguée. Personne ne souhaite quitter son pays à moins d'y être forcé". Le train parvient à la frontière autrichienne à 10 heures du soir. Les migrants doivent encore cheminer quatre kilomètres sous la pluie pour atteindre le centre d'accueil. Le lendemain, alors que je suis en train de perdre l'espoir de retrouver les Syriens, je tombe sur la famille de Malik. Ils veulent aller à Vienne pour y voir un parent qui va apporter de l'argent de France et les aider à poursuivre leur voyage. D'autres, qui ont déjà traversé cinq frontières mais n'ont aucune famille en Europe pour les soutenir, vendent leurs derniers bijoux pour financer la fin de leur odyssée. "Une fois encore, nous avons eu besoin d'argent. Nous avons dû vendre les bagues de nos femmes pour pouvoir payer un taxi de Belgrade au point de passage à la frontière hongroise", raconte pour sa part Salah, également originaire d'Hassaké. A Vienne, belle surprise, Ihab m'appelle. Il se trouve dans la capitale autrichienne et part le lendemain pour l'Allemagne. "Je suis arrivé très malade à la frontière autrichienne et je me suis écroulé pendant que je faisais la queue pour prendre un bus qui nous emmenait quelque part. Je ne me souviens plus où." "Puis, une Autrichienne a choisi ma famille parmi toutes les autres et nous a accueillis chez elle. Nous avons pris une bonne douche et avons bien dormi." VIENNE : CALME ET DOUCEUR APRÈS LE CHAOS VIENNE, 18 septembre - La famille d'Ihab est bouleversée par l'hospitalité de leur hôte, Eva, qui leur a préparé quatre lits. Puis elle est partie faire les courses, leur laissant de l'argent sur la table de la cuisine et son fils à garder. "Elle n'a pas changé ses habitudes. Elle nous a fait confiance dès le début", dit Abir. "Je ne sais pas comment la remercier." Sa fille, Yasmine, six ans, a hâte de voir sa grand-mère qui l'attend à Lübeck en Allemagne, à 750 km plus au nord sur la côte baltique. A la gare de Vienne, en attendant le train pour l'Allemagne, Ihab scrute la foule de ceux qui se rendent à leur travail. Le contraste avec le chaos syrien laissé derrière eux puis le long périple à travers les Balkans, le froid, la chaleur, la pluie, les trains et les bus bondés, est déconcertant. "Depuis que je suis arrivé en Autriche, j'ai l'impression que nous n'avons pas eu de vie", dit-il. Regardez. Les gens sont en train de lire calmement, en attendant le train. Ils ne sont pas aux aguets, pas obsédés par leur sécurité comme nous l'étions. Nous n'avions pas de vie." Le train quitte Vienne à l'heure, les réfugiés côtoient les touristes et les passagers habituels. Il s'arrête à Salzbourg, près de la frontière allemande. Les autorités allemandes, qui ont promis d'accueillir 800.000 demandeurs d'asile, sont débordées et ne veulent pas laisser la famille continuer. "Qu'est-ce que nous allons faire?", glisse Abir à son mari. Le couple ne parle qu'arabe. Ils partent alors vers l'ouest, encore par train, vers Wörgl et Kufstein, deux villes près de la frontière. Là, ils prennent un autre train pour Munich. Alors que le train démarre, la police allemande s'approche. Contrôle d'identité. A la frontière, à Rosenheim, en Allemagne, la famille doit sortir du train. Sur leur visage se lit la peur. "Dîtes-leur, s'il vous plaît, nous avions l'intention de nous rendre au commissariat de police une fois à Lübeck", me demande Ihab de transmettre. "Je veux simplement atteindre Lübeck, voir ma mère et mon frère et ensuite aller à la police." Le policier se veut rassurant. "C'est la procédure normale. Nous devons les contrôler, prendre leurs empreintes digitales. Nous ne sommes pas autorisés à les garder plus de 24 heures." A la gare de Rosenheim, les réfugiés syriens se retrouvent avec une cinquantaine d'Erythréens et trois Libyens. La police relève leurs identités, les fouille. Ils sont ensuite emmenés au poste pour contrôle médical et prise d'empreintes. INTERROGATOIRE, FOUILLE ET PRISE D'EMPREINTES EN ALLEMAGNE ROSENHEIM, Allemagne, 19 septembre - La famille d'Ihab vit mal ses 24 heures au poste de police. Avec elle, des dizaines de migrants, arrivés d'Afrique pour la plupart. Ihab est stressé; il n'a pas le droit de fumer. Abir n'est pas autorisée à aller chercher le médicament pour calmer sa fille. Personne ne peut se rendre aux toilettes non accompagné. Abir se sont humiliée. A 06h00, sept heures après leur arrivée au poste de police, l'interrogatoire commence, via un traducteur. Plus de 12 heures plus tard, vers 19h00, ils doivent être examinés par un médecin. C'est la procédure, mais pas facile pour Ihab, qui ne peut s'empêcher à la Syrie autoritaire du président syrien Bachar al Assad qu'il a fui. "J'étais complètement nu (...) C'était comme si j'étais emprisonné par les forces de Bachar", dit-il. "Avant notre départ du poste, on a été pris en photo. Je comprends qu'ils veulent protéger leur pays, mais les bonnes personnes payent toujours pour les mauvaises." Peu après minuit, ils ont été ramenés à la gare où ils ont attendu un train pour Munich jusqu'à 04h30. Quelques heures plus tard. Ils ont atteint la capitale bavaroise. Ihab a acheté une carte SIM et m'a appelé. Nous ne nous sommes pas parlés depuis leur descente du train la veille. Nous prenons nos billets pour Lübeck, via Hambourg. (Danielle Rouquié pour le service français)

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