REPORTAGE-Clous et TATP, dans le laboratoire des kamikazes de Bruxelles

le
0
    par Robin Emmott 
    BRUXELLES, 26 mars (Reuters) - Dans un immeuble d'une rue 
calme de Schaerbeek, au cinquième étage, le laboratoire 
artisanal des auteurs des attentats de Bruxelles a été découvert 
mercredi par la police belge, et dévoile l'explosif de choix des 
djihadistes: le TATP. 
    Aussi connu sous le nom de peroxyde d'acétone, le 
triperoxyde de triacétone se présente sous forme de poudre 
blanche explosive très instable. Il a été utilisé dans les 
bombes artisanales utilisées dans les attaques qui ont tué au 
moins 31 personnes mardi à l'aéroport de Zaventem et dans le 
métro bruxellois. 
    Dans cet immeuble en réfection du numéro 4 de la rue Max 
Roos, personne ne s'est alerté des grandes quantités de produits 
chimiques ménagers, à l'odeur pourtant forte, utilisées par le 
commando djihadiste, ainsi que des valises de clous qu'ils y ont 
apportées. 
    "Même si quelqu'un les avait arrêtés, ils auraient pu dire 
que les produits servaient à des rénovations", a dit Hassan 
Abid, responsable de la maison communale de Schaerbeek, 
s'interrogeant sur l'ignorance des autorités quant à la présence 
illégale des trois hommes au cinquième étage. 
    Il y a deux mois, les frères Khalid et Brahim El Bakraoui 
investissaient l'appartement de Schaerbeek, un quartier mélangé 
de classes moyennes, en faisant leur repaire et laboratoire 
alors qu'il était considéré vide par la municipalité.  
    Mardi matin, Brahim, accompagné de Najim Laachraoui et d'un 
troisième homme encore non identifié quittait l'appartement à 
bord d'un taxi, avec pour destination l'aéroport de la capitale, 
où il s'est fait exploser. 
    Les explosifs utilisés ont été concoctés à moindre frais à 
base de produits en vente libre: dissolvant de vernis à ongles 
ou déboucheur de canalisation.  
    Ils éclairent les méthodes du réseau de jeunes Belges 
radicalisés se revendiquant de l'Etat islamique (EI). Associé à 
quelques connaissances en chimie, et à de fausses identités, 
l'usage du TATP confère une discrétion certaine et une rapidité 
d'opération, par rapport aux explosifs de classe militaire 
utilisés un temps par l'IRA en Irlande du Nord ou les 
séparatistes basques de l'ETA en Espagne.  
    La mixture TATP présente toutefois certains inconvénients: 
elle oblige les artificiers à disposer de locaux sur une longue 
durée pour accumuler les produits, et une fois la poudre 
obtenue, son efficacité décline vite, les produits chimiques se 
dégradant.  
    Les polices belges et françaises ont mis à jour plusieurs 
"usines" à bombes, la dernière en date à Argenteuil, près de 
Paris. 
    A Bruxelles, la police belge n'est remontée jusqu'à 
l'appartement de la rue Max Roos qu'après les attentats, sur les 
indications du chauffeur de taxi qui a pris en charge les trois 
hommes.  
    La perquisition de l'habitation a alors permis de découvrir 
"15 kilos d'explosif de type TATP, 150 litres d'acétone, 30 
litres d'eau oxygénée, des détonateurs, une valise remplie de 
clous et de vis ainsi que du matériel destiné à confectionner 
des engins explosifs", a indiqué le procureur Frédéric Van 
Leeuw. 
     
    "MÈRE DE SATAN" 
    Découvert au XIXe siècle par un chimiste allemand, le TATP 
est très puissant, même en petites quantités. Très instables, 
les cristaux blancs qui le composent sont susceptibles 
d'exploser à la moindre étincelle ou sous le coup d'une trop 
forte chaleur. Ils ont été surnommés "mère de Satan" par les 
insurgés palestiniens qui l'ont utilisé dans les années 1980. 
    Utilisé lors des attentats de 2005 à Londres, les attaques 
du 13 novembre à Paris et dans une série d'attentats déjoués en 
Europe depuis 2007, le TATP apparaît désormais comme l'explosif 
d'élection de l'EI. 
    Contrairement aux armes de combat utilisées dans les 
attaques du 13 novembre, il ne permet pas aux services de 
sécurité européens de retracer les activités des assaillants 
potentiels, puisque ses composants peuvent être achetés 
librement dans des magasins de bricolage ou pharmacies. 
    La fabrication d'une bombe au TATP, quoique plus longue que 
celle d'un engin explosif à base d'engrais, utilisé par d'autres 
combattants européens, reste simple et peu chère. Les tutoriels 
détaillant le processus abondent sur internet. 
    A Bruxelles, tous les ingrédients -- acétone trouvé dans les 
solvants domestiques, peroxyde d'hydrogène présent dans des 
décapants pour bois et acide sulfurique utilisé pour déboucher 
les canalisations -- ont pu être achetés sans encombre pour une 
facture totale de l'ordre de 40 euros. 
    Des clous et des boulons ont ensuite pu être ajoutés pour 
renforcer la capacité de destruction de la bombe, placée dans un 
sac et attachée à une ceinture sur les kamikazes. 
    De telles bombes passent inaperçues sur les écrans des 
scanners d'aéroport, et si elles dégagent parfois une forte 
odeur -- remarquée par le chauffeur de taxi lors du trajet vers 
l'aéroport -- elles ne peuvent être détectées avec efficacité 
que par des chiens renifleurs. Mais mardi, il y en avait peu 
dans la zone des départs de l'aéroport de Zaventem. 
     
    ÉTUDIANT EN CHIMIE 
    Pour Ehud Keinan, un scientifique israélien qui a étudié le 
TATP pendant près de 35 ans, quatre kilos de la substance 
peuvent suffire à produire le massacre de Bruxelles. "C'est très 
facile à produire, pas comme une bombe traditionnelle", explique 
le doyen de la faculté de chimie du l'institut Technion-Isral de 
technologie, à Haïfa.  
    Najim Laachraoui, qui s'est fait exploser à l'aéroport et 
est soupçonné d'avoir fabriqué les ceintures d'explosifs 
utilisées à Paris, avait fait des études d'ingénieur et il 
excellait comme laborantin.   
    Selon le groupe Conflict Armament Research, des quantités 
industrielles de TATP sont produites par l'EI en Syrie et en 
Irak. 
    L'émergence de l'explosif est bien plus difficile à endiguer 
que, par exemple, celle des Kalashnikov de contrebande utilisées 
dans plusieurs attaques, à Paris notamment. 
    En 2014, l'Union européenne a adopté une nouvelle 
législation restreignant la vente de produits chimiques pouvant 
servir à la fabrication d'explosifs, requérant dans certains cas 
des contrôles d'identité. 
    En 2005, dans le sillage des attaques qui ont ensanglanté 
Londres, l'industrie chimique britannique et les grandes 
surfaces de bricolage avaient accentué le signalement d'achats 
de grande quantité de tels produits. 
    En France, cependant, le peroxyde d'hydrogène est en vente 
libre, comme nettoyant pour l'eau des piscines, et le dissolvant 
pour vernis à ongles ne fait l'objet d'aucun limitation. 
    "Si vous rentrez dans n'importe quelle pharmacie à 
Bruxelles, vous pouvez acheter 50 ml d'acétone. Si vous faites 
une centaine de pharmacies, vous pouvez en obtenir cent fois 
plus", a dit Peter Newport, qui siège au sein d'un groupe 
d'experts sur le sujet pour la Commission européenne. 
 
 (Julie Carriat pour le service français, édité par Henri-Pierre 
André) 
 
Vous devez être membre pour ajouter des commentaires.
Devenez membre, ou connectez-vous.
Aucun commentaire n'est disponible pour l'instant