REPORTAGE-A Syrte, les forces libyennes ne crient pas victoire face à l'EI

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    * Les anti-EI saluent les frappes américaines de lundi 
    * Le gouvernement d'accord national a tardé à solliciter 
l'aide américaine 
    * Mal équipés, les combattants ont subi de lourdes pertes 
 
    par Aidan Lewis et Goran Tomasevic 
    SYRTE, Libye, 3 août (Reuters) - Au lendemain des premières 
frappes américaines sur le fief de l'organisation Etat islamique 
(EI) en Libye, Syrte, les combattants anti-EI saluent 
l'engagement de Washington mais restent prudents dans une ville 
où les mines et les tireurs embusqués ralentissent toujours leur 
avancée. 
    Les frappes de lundi ont initialement visé un char ainsi que 
deux véhicules de l'EI à Syrte, ville côtière contrôlée depuis 
l'année dernière par la branche libyenne de l'organisation 
djihadiste. 
    Les combattants de l'EI sont désormais assiégés par les 
forces libyennes, qui occupent des tranchées creusées dans le 
sable ou se retranchent derrière des murs de béton après des 
combats menés rue par rue, au lourd bilan humain. 
    "Si les Etats-Unis sont sérieux avec ces frappes, nous 
sommes très contents, et cela va nous aider sur le terrain", 
commente Hossam Bakouch, un combattant de la brigade de Marsa, 
une ville située plus à l'Est. 
    La bataille de Syrte illustre la difficulté à mettre fin à 
l'implantation de l'EI en Libye, où l'organisation n'a obtenu 
aucun réel soutien local mais a réussi à tirer profit du chaos 
qui a suivi la chute de l'ancien dictateur Mouammar Kadhafi en 
2011. 
    Le pays reste profondément divisé et le gouvernement 
d'accord national (GNA), soutenu par les Nations unies, a 
longtemps hésité à demander l'aide militaire des Etats-Unis. 
    Pour les combattants sur place, ces hésitations ont été 
source de frustrations. "La plupart de mes amis sont contents, 
mais ils demandent pourquoi cela n'est pas arrivé plus tôt", 
souligne Hossam Bakouch. 
    Abdallah Ali Ibrahim Ismail, un autre combattant de la 
brigade de Marsa, estime que les frappes pourraient faire 
basculer la situation. "Je pense que les frappes américaines 
vont beaucoup aider les troupes au sol (...) J'espère que quand 
nous lancerons un nouvel assaut sur les positions de l'Etat 
islamique, les avions américains nous couvriront", dit-il. 
    "Le moral des troupes est bien meilleur, nos hommes ont fait 
la fête la nuit dernière", ajoute le combattant, interrogé mardi 
dans les faubourgs de Syrte. 
     
    L'EI POURRAIT RASSEMBLER SES TROUPES 
    L'organisation djihadiste a reculé en Syrie et en Irak sous 
la pression des campagnes militaires soutenues par les 
Etats-Unis. A Syrte, ville natale de Kadhafi qu'elle contrôlait 
un temps, elle ne compte plus que quelques centaines d'hommes. 
    Face à eux, les frappes aériennes en Libye seront d'une 
"durée indéterminée", mais chacune d'entre elles sera décidée 
avec le gouvernement d'accord national (GNA), ont annoncé lundi 
des responsables américains.   
    "Nous avons demandé l'aide des Etats-Unis pour que 
l'opération puisse progresser rapidement et que nous ne perdions 
pas davantage de combattants", explique Mokhtar Fakron, 
porte-parole des forces aériennes à Misrata, d'où partent les 
avions de combat. 
    La bataille de Syrte se concentre désormais sur le centre de 
conférence Ouagadougou, un bâtiment blanc sur lequel flotte le 
drapeau noir de l'organisation djihadiste, ainsi que les rues 
autour d'un hôpital et de l'université de la ville, presque 
entièrement vidée de ses habitants. 
    Lundi, les bombardements ont frappé à proximité du centre de 
conférences et du quartier appelé "Dollar", à environ 1,5 km du 
coeur de la ville, repris par les combattants anti-EI samedi, 
indique Fathi Bachagha, qui fait la liaison entre le GNA et le 
centre de commandement des opérations à Misrata. 
    Les milices de Misrata et le GNA sont alliés depuis mai dans 
les opérations visant à reprendre Syrte à l'EI. Les combattants 
de Misrata tiennent plusieurs fronts autour du centre de la 
ville, souvent à quelques centaines de mètres des djihadistes. 
    "Les zones encore tenues par les combattants de l'Etat 
islamique dans Syrte sont petites et limitées et nous ne 
disposons pas de moyens techniques suffisants pour nous en 
emparer", souligne Mokhtar Fakron. 
    Les miliciens de Misrata pensent que les commandants de 
l'EI, notamment les étrangers envoyés par les dirigeants de 
l'organisation djihadiste basés en Irak et en Syrie, ont fui 
Syrte avant même que ne début le siège, en direction du sud de 
la Libye, d'où ils pourraient continuer à lancer des attaques et 
des attentats suicides une fois la ville reprise. 
    Ils soupçonnent aussi que l'EI a enterré à Syrte de grandes 
quantités d'armes et de munitions, qui pourraient selon Mokhtar 
Fakron constituer une cible de choix pour des frappes 
américaines. 
    Des effectifs réduits de militaires occidentaux, et 
notamment français, soutiennent le GNA depuis plusieurs mois en 
matière de logistique et de renseignement. La coalition 
occidentale a toutefois conditionné des actions plus importantes 
à une demande du nouveau gouvernement. 
    Ce dernier, installé en mars à Tripoli, a tardé à le faire, 
peinant à imposer son autorité et craignant d'être vu comme la 
marionnette de puissances étrangères dans un pays qui reste très 
divisé. 
     
    LES MEILLEURS POUR LA FIN 
    Au début du mois de mai, les combattants de l'EI ont lancé 
un offensive au nord-ouest de Syrte en direction de Misrata, 
provoquant une contre-attaque des combattants originaires de 
cette ville qui les a conduits aux portes de Syrte. 
    Stationnés dans la ville, les combattants des brigades de 
Misrata, souvent des volontaires ou d'anciens rebelles contre le 
régime de Kadhafi en 2011, jugent que le GNA à Tripoli et la 
communauté internationale peinent à tenir leurs promesses. 
    En dépit du déblocage de 100 millions de dinars (58 millions 
d'euros) par le GNA, ce dernier ne parvient pas à suivre les 
développements sur le terrain, juge Fathi Bachagha. 
    "La campagne va très vite, et les autres démarches sont très 
lentes", a-t-il dit à Reuters. "Ils disent 'Ok, on verra combien 
il vous faut (...) laissez-moi vérifier et vous tenir au 
courant' Et ils vous répondent un mois plus tard, quand votre 
situation a empiré", déplore-t-il, ajoutant que des frappes 
américaines pourraient "tout changer". 
    Au fil des combats, les brigades ont amélioré leur 
organisation, mais elles continuent de subir de lourdes pertes. 
"Plus on avance, plus on fait face à des combattants 
expérimentés", souligne Souhaïb Djahan, positionné à quelques 
centaines de mètres du centre Ouagadougou, le bastion des 
djihadistes. "Ils gardent les meilleurs pour la fin." 
    Au moins 350 membres des brigades ont été tués depuis mai, 
et 1.500 d'entre eux ont été blessés. Des dizaines de 
combattants sont morts en l'espace d'une seule journée, tués 
dans des attentats suicides, par des bombes ou des tireurs 
embusqués. 
    Les brigades, qui manquent d'équipement, ont construit des 
armes de fortune et installé des lance-roquettes d'hélicoptères 
sur des pick-ups ou encore un canon antiaérien sur un remorqueur 
des gardes-côtes qui patrouille au large de Syrte. Dans les 
forces aériennes, dotées d'avions de l'époque soviétique, les 
appareils les plus récents datent de 1984. 
    Depuis l'entrée de l'EI à Syrte, la plupart de ses 80.000 
habitants ont fui. Les quartiers du centre sont désormais un 
champ de bataille, ou des panneaux indiquent la présence de 
tireurs embusqués aux carrefours. 
    Dans les bâtiments abandonnés par l'EI, des membres des 
milices disent découvrir des pièges, des explosifs cachés dans 
de la nourriture ou dans des meubles. 
    Ahmed Grayma, le commandant d'une brigade positionnée près 
du port de Syrte, dit manquer de véhicules blindés, de gilets 
pare-balles et de détecteurs de mines. 
    "Nous nous sentons trompés car il (le gouvernement) disait 
que la communauté internationale était derrière nous mais nos 
combattants meurent et nous ne savons pas quand cela finira", 
confiait-il dimanche, à la veille des frappes américaines. 
 
 (Julie Carriat pour le service français, édité par Tangi 
Salaün) 
 
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