Recréation d'"Artaserse" de Vinci, opéra "entièrement joué par des mecs"

le
0
Philippe Jaroussky et Valer Barna Sabadus lors de la générale de "Artaserse", le 25 octobre 2012 AFP PHOTO / JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN
Philippe Jaroussky et Valer Barna Sabadus lors de la générale de "Artaserse", le 25 octobre 2012 AFP PHOTO / JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN

(AFP) - L'Opéra national de Lorraine donne à partir du 2 novembre à Nancy un ouvrage étincelant du compositeur oublié Leonardo Vinci, "Artaserse", né à l'époque où l'interdit prononcé par Rome contre les femmes contribue à l'essor des castrats.

"C'est une histoire d'amour entièrement chantée et jouée par des mecs", résume en riant le contre-ténor Max Emanuel Cencic, oeil clair et sourire juvénile à 36 ans. Il se démène depuis deux ans pour exhumer cette partition vedette pendant tout le XVIIIe siècle, puis tombée dans l'oubli.

Un ténor et cinq contre-ténors, dont Philippe Jaroussky et Max Emanuel Cencic, se donnent la réplique sur scène. Deux d'entre eux, travestis pour chanter les rôles féminins, portent "des perruques de deux mètres de haut et des robes à la Marie-Antoinette", s'amuse Max Emanuel Cencic, rencontré par l'AFP à Paris.

Lui-même chante en travesti le rôle de Mandane, la fille du roi assassiné et amante d'Arbace. "Cela commence comme une sorte de +Roméo et Juliette+ et très vite, le roi est assassiné", raconte-t-il. "Qui est le vrai tueur ? On est dans un labyrinthe de mensonges à la cour de Perse", poursuit-il.

S'il a choisi cet opéra "seria" (sérieux) et non une comédie, c'est pour mieux restituer cette époque où des travestis adulés jouaient aussi bien des drames que des oeuvres légères.

C'est le célébrissime castrat Carestini qui incarnait Arbace lors des premières représentations d'"Artaserse" en 1730 à Rome. La légende dit qu'à la mort du pape, qui a entraîné la fermeture immédiate de tous les théâtres dans les Etats pontificaux, Carestini, sommé de quitter la scène, a continué de chanter son grand air, provoquant une explosion de vivats dans le public.

"Rome est à l'époque le temple du baroque mondial", rappelle Max Emanuel Cencic. Célébré pendant tout le XVIIIe siècle, le livret d'"Artaserse" a été mis en musique par 60 compositeurs, dont Hasse, Jean Chrétien Bach, Galuppi et Scarlatti.

Répertoire perdu

Vinci, qualifié de "Lully de l'Italie", meurt à 34 ans - la rumeur lui prête tous les excès, des femmes au jeu - et tombe totalement dans l'oubli.

"Rome devient une histoire gênante, à cause des castrats", raconte le contre-ténor. C'est précisément ce côté sulfureux qui l'a amené à exhumer l'opéra joué par des travestis, "une tradition complètement perdue mais qui a été très vivante, comme dans le théâtre asiatique".

Car à l'instar d'une Cecilia Bartoli, Max Emanuel Cencic ne se contente pas de chanter, mais travaille à ressusciter un répertoire perdu.

Il a créé sa société de production, "Parnassus", pour faire revivre des ouvrages oubliés, tels "Artaserse" (à Nancy puis en version concert à Vienne, Lausanne, Paris et Cologne, disque chez Virgin Classics), "Alessandro" de Haendel et "Farnace" de Vivaldi.

"Je préfère chanter l'"Artaserse" à Nancy plutôt qu'un rôle qui ne me plaît pas à Covent Garden", lance-t-il.

Né à Zagreb, il est "tombé dans l'opéra tout petit", avec un père chef d'orchestre et une mère chanteuse.

Soumis à la discipline militaire des Petits chanteurs de Vienne, il devient une star au Japon et se produit très jeune. C'est à 19 ans qu'il prend conscience de son registre de contre-ténor ("je m'attendais tous les matins à me réveiller avec une voix de baryton").

Après deux ans de pause, où il étudie les relations internationales aux Etats-Unis, il fait le grand saut comme contre-ténor. "L'opéra est un monde magique mais demande qu'on sacrifie beaucoup sa vie privée", confie-t-il.

Des regrets ? Pas du tout : "C'est la musique que je respire". Son rôle de rassembleur autour de créations l'enchante, surtout lorsqu'il réussit à réunir, comme la veille, "dix contre-ténors à dîner" autour d'une excellente vodka.

Vous devez être membre pour ajouter des commentaires.
Devenez membre, ou connectez-vous.
Aucun commentaire n'est disponible pour l'instant