RECIT-Nucléaire iranien: Tout s'est joué sur un fil à Lausanne

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par Louis Charbonneau et Parisa Hafezi et John Irish LAUSANNE, Suisse, 3 avril (Reuters) - Quand le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a annoncé mercredi un accord de principe sur tous les points clés du dossier nucléaire iranien, la délégation française aux pourparlers de Lausanne a cru à un poisson d'avril. Un compromis a finalement émergé le lendemain. Mais après huit journées et plusieurs nuits blanches de discussions, bien au-delà de la date butoir initialement fixée à mardi soir minuit, tout s'est joué sur un fil. Avant que les délégations ne s'accordent une brève pause jeudi au petit matin, le secrétaire d'Etat américain John Kerry a multiplié les entretiens durant la nuit avec ses homologues iranien Mohammad Javad Zarif, français Laurent Fabius et allemand Frank-Walter Steinmeier. Le tout sous une forte pression extérieure, la Maison blanche se disant prête à quitter les pourparlers si nécessaire et la délégation iranienne ne cessant de consulter Téhéran. Laurent Fabius a, lui, quitté les discussions mercredi aux premières heures, officiellement pour assister au conseil des ministres à Paris. Selon des diplomates, les négociations s'étaient alors nettement compliquées et ce n'était "pas à lui de marchander sur les centrifugeuses". Les négociations avaient pour cadre l'hôtel Beau-Rivage, où un cocktail peut atteindre la coquette somme de 72 dollars, comme ont pu le constater les centaines de journalistes agglutinés dans deux grands salons du XIXe siècle pendant plus d'une semaine, en quête de la moindre information à glaner à travers le huis clos des discussions. PREMIÈRES TRACTATIONS EN 2012 L'accord d'étape de Lausanne, qui reste fragile et doit encore être concrétisé par un règlement définitif d'ici la fin juin, s'inscrit dans un processus diplomatique particulièrement long et complexe qui remonte à la fin 2012, quand de hauts responsables iraniens ont commencé à réfléchir à la possibilité de rouvrir des discussions avec Washington en raison de l'impact des sanctions occidentales imposées à Téhéran pour limiter ses activités nucléaires jugées suspectes. Des membres de l'entourage du guide suprême de la République islamique, l'ayatollah Ali Khamenei, se lassent alors de plus en plus de la politique de confrontation du président Mahmoud Ahmadinejad avec les Occidentaux et Israël. Quelques mois avant la présidentielle de 2013, lors d'une réunion secrète entre Khamenei et un petit groupe de hauts responsables, la question de la succession d'Ahmadinejad est abordée et tous s'accordent sur le nom de Hassan Rohani. "Son mandat était d'améliorer l'économie, touchée par les sanctions et la mauvaise gestion d'Ahmadinejad", rappelle un responsable iranien. Après l'élection de Rohani, le ministre des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif prend contact avec un certain nombre de responsables américains qu'il connaissait, dont le secrétaire d'Etat John Kerry. Malgré ses suspicions à l'égard des Américains, Ali Khamenei apporte son soutien à ces négociations au nom des intérêts économiques du pays. "Depuis le début des discussions, il y a eu des hauts et des bas, de bons et de mauvais moments. Mais de manière générale, et malgré des discours publics enflammés, les hauts responsables iraniens, et en particulier le guide suprême, soutiennent ces discussions et l'équipe de négociateurs", dit ce même responsable iranien. CONTACTS À HAUT NIVEAU Hassan Rohani rencontre John Kerry dès septembre 2013, peu après avoir obtenu un vote de confiance au parlement de Téhéran. Il a un entretien téléphonique avec Barack Obama, forcément historique car c'est le premier entre présidents américain et iranien depuis la rupture des liens diplomatiques entre les deux pays en 1980. Après plusieurs rencontres secrètes impliquant parfois des intermédiaires omanais, les deux parties conviennent alors de relancer des discussions entamées en 2006 mais abandonnées par la suite face au constat de l'impossibilité d'un compromis sous la présidence Ahmadinejad. Les diatribes de l'ex-président iranien contre l'Occident ont en outre contribué à convaincre l'Union européenne de sanctionner à son tour la République islamique. "Il était clair, quand nous avons entamé nos discussions exploratoires avec l'Iran, que le pays était à genoux à cause des sanctions", déclare un responsable américain. Commence alors une année et demie de discussions à Genève, Vienne, Lausanne, New York et ailleurs, qui modifient subtilement les relations entre Washington et Téhéran. Une rencontre entre hauts responsables des deux pays n'est plus en soi un événement et leurs diplomates ont appris à se connaître. On est cependant très loin d'une normalisation. De retour à Téhéran, Mohammad Javad Zarif est ainsi convoqué en janvier par le Parlement après la diffusion de photos le montrant en train de se promener avec John Kerry au bord du lac Léman. LE RÔLE AMBIGU DE KHAMENEI La volonté de Rohani et Zarif d'aboutir à un accord n'a jamais fait grand doute. Il n'en pas de même pour Ali Khamenei, dont la position est toujours restée ambiguë. En juillet dernier, première date butoir fixée par l'accord provisoire de Genève du 24 novembre 2013 pour un règlement définitif, et alors que certains signes indiquaient que la délégation iranienne s'orientait vers un compromis, le guide suprême a pris de court Zarif en préconisant une forte hausse du nombre des centrifugeuses qui servent à enrichir l'uranium. La possibilité d'un accord, alors palpable, a brutalement disparu et les négociateurs ont dû s'accorder un délai supplémentaire de quatre mois, jusqu'au 24 novembre, que les Occidentaux espéraient suffisant pour que Rohani et Zarif parviennent à convaincre les "faucons" à Téhéran. Mais des semaines de discussions entre négociateurs iraniens et américains, dont l'ancien secrétaire d'Etat William Burns depuis 2013, et la sous-secrétaire d'Etat Wendy Sherman, chef de la délégation américaine à Vienne et Genève, n'ont pas permis de trouver un compromis, reportant encore les négociations, jusqu'au 30 juin 2015. Barack Obama et Hassan Rohani ont encore la lourde tâche de convaincre leurs opposants conservateurs d'accepter un accord définitif. En Iran, beaucoup comptent sur John Kerry, dont le gendre a la double nationalité américaine et iranienne, ce qui serait la preuve, selon une Iranienne, que le secrétaire d'Etat est "de notre côté". (Jean-Stéphane Brosse pour le service français)

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