« Que peut-on penser de ce nouveau rapprochement franco-allemand ? » - Le débat de la semaine avec le Cercle des économistes (Christian Stoffaës)

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Une nouvelle étape de la coopération franco-allemande a vu le jour le 30 mai 2013. La crise de l'euro aura finalement précipité ce premier pas vers un gouvernement économique de l'Europe tant appelé. Mais il n'est pas celui qu'on attendait estime Christian Stoffaës.

Le paradoxe de la "politique économique européenne" qui prend ainsi sa forme, c'est que le terme de politique économique porte un sens intrinsèquement keynésien. Dans son sens traditionnel il signifie la coordination des politiques monétaire, budgétaire et fiscale au service de la croissance et du plein emploi. Comme Napoléon attendant Grouchy et voyant Blücher débouler dans la morne plaine, ce n'est pas Keynes qui s'impose aujourd'hui en Europe mais les politiques fiscales et sociales nationales mises au service de l'euro et de l'équilibre des finances publiques. Les Français attendaient la faculté d'émettre des emprunts européens, garantis par l'Europe. Les Allemands ont imposé un mécanisme rigoureux des budgets nationaux, conçu pour discipliner les finances publiques.

Les recommandations de la Commission européenne adressées à la France dévoilées la semaine dernière dessinent ce que sera l'architecture du gouvernement économique européen. Désormais entre en vigueur la procédure two pack, qui permet à la Commission européenne de réclamer aux états membres une nouvelle version des budgets nationaux si ces derniers ne sont pas conformes aux objectifs du pacte de stabilité et de croissance. Le two pack marque l'achèvement du six pack et du semestre européen, institués depuis 2011 et 2012.

Les recommandations budgétaires de la Commission ne seront plus seulement un voeu pieu. Un Etat membre pourra les ignorer mais prendra alors le risque de voir son budget rejetée par la Commission et d'encourir une sanction pécuniaire s'il ne se conforme pas à ces recommandations. Mais le risque est principalement politique : l'état membre impécunieux se désignera lui-même comme irresponsable, endossant aux yeux du public la responsabilité morale d'une mise en danger de l'Europe.

Le 30 mai 2013 sera donc retenu par l'histoire comme une étape nouvelle dans la construction de l'Europe comme le fut celle du 2 mars 2012 où fut adopté, sans que personne ou presque, le remarque le Traité sur la stabilité, la coopération et la gouvernance, le TSCG qui marque l'acte de naissance de la politique économique européenne. Désormais les Etats membres vont devoir intégrer dans leurs politiques économiques les recommandations communautaires et vont accepter abandonner de facto une part de leur souveraineté économique. C'est donc bel et bien le premier pas vers un gouvernement économique.

Son berceau idéologique, c'est cette idée que la crise est le résultat d'une gestion budgétaire laxiste menée par des gouvernements nationaux qui ont sacrifié la compétitivité de leurs pays à une croissance facile par la consommation et la dépense publique. Son objectif principal est donc de redresser et d'empêcher la répétition de ces « graves déséquilibres macroéconomiques. »

Un « gouvernement économique » fondé sur les dévaluations internes

La crise en Europe est arrivée parce que la dévaluation de la monnaie nationale, sanction traditionnelle des gestions impécunieuses était devenue impossible du fait de l'existence de l'euro, créant ainsi un gigantesque aléas moral, qui permit notamment à la Grèce de faire n'importe quoi de ses finances publiques et à l'Espagne une spéculation immobilière échevelée.

Le coeur de l'action de ce gouvernement économique, c'est que la réduction des déséquilibres au sein de la zone euro doit se faire uniquement dans un sens, celui de l'amélioration de la compétitivité des pays périphériques par la dévaluation interne. Réduction des dépenses publiques, réformes structurelles et baisse de la fiscalité demeurent donc les axes principaux de ce gouvernement économique. Quant aux pays en fort excédent courant, il ne leur est rien demandé ou presque.

Un autre trait du gouvernement économique européen est son manque de légitimité démocratique. Il n'y a pas de « dictature » de Bruxelles. Mais l'abandon substantiel de la souveraineté concédée par les Etats ne s'accompagne pas d'un contrôle démocratique accru. Les parlements nationaux sont, en quelque sorte, mis sous surveillance dans leurs compétences budgétaires, mais le parlement européen, lui, ne voit guère ses compétences accrues. Il doit seulement rendre un avis.

C'est logique, puisque la crise est née de la démagogie budgétaire (sic) des gouvernements. Il convient donc ôter aux élus l'initiative. C'est la même logique qui a présidé à la mise en place de la banque centrale indépendante. Mais ce qui peut se comprendre et se justifier dans le domaine monétaire l'est beaucoup moins sur le budget, élément essentiel de la démocratie.

La mise en place d'un gouvernement économique à dix-sept est l'aboutissement de plus d'un demi-siècle de coopération franco-allemande pour la construction européenne au terme d'un processus d'une logique inexorable. Cette coopération exemplaire, qui a changé l'Europe et le monde, est le fruit de compromis mutuels où chacun des deux pays a fait des concessions aux idées de l'autre. La réconciliation franco-allemande commença avec le charbon-acier, qui transforma ce facteur de guerres franco-allemandes en banc d'essai du libre-échange. Puis vint le Marché commun, à une époque où la France n'était guère encore convertie au libre-échange, l'Allemagne acceptant de souscrire en contrepartie à la politique agricole commune. Vingt ans plus tard, l'intégration du commerce communautaire exigea la mise en place du système monétaire européen à la suite du flottement des monnaies. Puis s'imposa la parité franc-mark, puis l'euro. Les vagues engagements de rigueur budgétaire de Maastricht se révélèrent insuffisants face aux contraintes de la crise. On prit conscience qu'une monnaie commune, c'est à dire un mécanisme éliminant la discipline des dévaluations sans coordination forte des politiques budgétaires et fiscales débouchait sur la crise financière.

L'Allemagne et la France, une fois encore, s'entendirent pour sauver leur oeuvre commune l'euro. Sans la France, trait d'union entre les deux Europe, l'équilibre des forces internes en Allemagne aurait probablement refusé de payer pour secourir les cigales du Sud et de mettre en place le Mécanisme de stabilité. La France, de son côté, démontra suffisamment de conversion à la rigueur pour convaincre du sérieux du compromis.

On entend souvent que la crise aurait exacerbé les conflits franco-allemands. C'est l'inverse : les peuples d'Europe, pas seulement les gouvernements, ont voté pour sauver l'euro dans un consensus transpartisans surmontant les alternances politiques : même les Grecs, les Irlandais, les Portugais, quoique qu'il leur en ait coûté.

Christian Stoffaës

Christian Stoffaës a répondu à vos questions. Relisez ici l'intégrale de la discussion.


Christian Stoffaës est professeur associé d'économie à l'Université Paris II Panthéon-Assas, ingénieur général des Mines et également Chef économiste au Conseil général de l'industrie, de l'énergie et des technologies (CGIET) au Ministère de l'économie, des finances et du commerce extérieur.
Ses principaux domaines d'expertise sont la régulation, l'économie internationale, la politique industrielle et l'énergie

Le Cercle des économistes a été créé en 1992 avec pour objectif ambitieux de nourrir le débat économique. Grâce à la diversité des opinions de ses 30 membres, tous universitaires assurant ou ayant assuré des fonctions publiques ou privées, le Cercle des économistes est aujourd'hui un acteur reconnu du monde économique. Le succès de l'initiative repose sur une conviction commune : l'importance d'un débat ouvert, attentif aux faits et à la rigueur des analyses. Retrouvez tous les rendez-vous du Cercle des économistes sur leur site.

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  • knbskin le mardi 4 juin 2013 à 00:51

    Ce que dit Christian Stoffaës est parfait ... il fait juste une concession au politiquement correct en présentant assez mal la réalité actuelle : Hollande, en gros, est en culottes courtes devant l'Allemagne, et va être contraint tôt ou tard de manger son chapeau.

  • rf.miton le lundi 3 juin 2013 à 22:37

    Mr Stoffaes résume parfaitement la situation Franco-Allemande et nos lacunes depuis des décennies confirmant le laxisme de nos décisionnaires, ayant fait échouer le bateau France, n'ayant pas assuré l'avenir du pays, de la jeunesse, du Peuple, aujourd'hui nous sommes dans le mur, nos élus, vont faire payer au Peuple l'addition par une hausse continuelle de l'impôt.

  • rf.miton le lundi 3 juin 2013 à 22:28

    Boursorama, laissez du temps pour rédiger les commentaires:

  • sprevos5 le lundi 3 juin 2013 à 21:10

    Va bientôt falloir ressortir la guil-lotine pour s'occuper de cette petite bande de dictateurs...

  • ceriz le lundi 3 juin 2013 à 15:32

    rappel du vote en 2005??????? faites un vote aujourd'hui: et l'europe est finie.

  • ceriz le lundi 3 juin 2013 à 15:31

    cette europe finira en échec total car les peuples n'y croient pas et n'en veulent pas.

  • motz le lundi 3 juin 2013 à 12:27

    Ah bon un gouvernement économique franco-allemand..mais le Président n'a-t'il pas dit que la FRAAANCE ne se laissait pas imposer la politique économique par Bruxelle par exemple...les franzosen abandonner leur souveraineté....Allez Mr l'"économiste" retournez à vos chères études? c'est encore la que les "écono" font le moins de mal !

  • junkmanu le lundi 3 juin 2013 à 12:03

    ah ben ca, les francais sont furieux! ils voulaient eurobonds en openbar, pour pouvoir se voter la retraite a 50 ans pour tous dans la justice, financee par personne via eurobonds, et sans controle bien sur des gens qui etaient censes financer tt ca !!!!!!!! quand on est un homme d'affaire vereux, il ft tjs trouver des idiots pour se porter ' caution personnelle et solidaire', et bien organiser son insolvabilite...

  • gleterri le lundi 3 juin 2013 à 11:48

    L'Allemagne et la France, une fois encore, s'entendirent pour sauver leur oeuvre commune l'euro. Sans la France, trait d'union entre les deux Europe,...Le jour ou le trait union se casse, la France basculera dans le club des pays pauvre du sud. les allemands retourneront leur veste de l Euro, et se recentreront sur les pays qui fonctionnent encore, autriche, pays-bas... Perso, je prefererai etre du cote allemand du trait d union...