Quatrième journée de manifestations en Turquie

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TENSIONS PERSISTANTES EN TURQUIE
TENSIONS PERSISTANTES EN TURQUIE

par Birsen Altayli et Ayla Jean Yackley

ISTANBUL (Reuters) - Le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, a accusé lundi les manifestants descendus dans la rue un peu partout en Turquie de faire le jeu de ceux qui marchent "main dans la main avec les terroristes".

Pour la quatrième journée consécutive, des manifestants se sont rassemblés en début de journée sur la place Taksim, épicentre des troubles au coeur d'Istanbul.

A Ankara, la capitale, les forces de l'ordre ont fait usage de grenades lacrymogènes pour disperser un millier de protestataires, des jeunes en majorité, qui marchaient vers les policiers au cri de "Tayyip, démission !"

Le mouvement de contestation, parmi les plus importants de ces trente dernières années en Turquie, est né de la colère provoquée par un projet de rénovation immobilière place Taksim.

Au fil des jours, il a pris une tournure politique, reflétant le rejet par une partie des Turcs de ce qu'ils perçoivent comme une dérive autoritaire du Premier ministre et l'islamisation rampante des institutions d'une République officiellement laïque.

"Soyez calme", a lancé le chef du gouvernement issu de la mouvance islamiste lors d'une conférence de presse avant son départ pour une visite prévue en Afrique du Nord.

"Tout cela sera surmonté (...) Ce mouvement de contestation est organisé par des éléments extrémistes", a dit l'homme fort de la Turquie, élu démocratiquement et à trois reprises consécutives par ses compatriotes.

"Nous nous comportons de manière très mesurée", a-t-il assuré, semblant rejeter les accusations d'usage excessif de la force contre les protestataires formulées par les Etats-Unis et l'Union européenne.

PAS DE SIGNE DE CONCESSIONS

Erdogan a laissé entendre aussi qu'il n'était pas prêt à faire des concessions.

"Nous ne céderons rien à ceux qui sont vivent main dans la main avec le terrorisme. Bien des choses sont arrivées dans ce pays (...). Mais nous irons de l'avant avec détermination et dans le respect de nos valeurs", a-t-il dit avant de prendre l'avion.

De son côté, le chef de l'Etat, Abdullah Gül, lui aussi issu du Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur), a lancé un appel au calme en précisant que les manifestations pacifiques faisaient partie de la démocratie. Il a ajouté que le pouvoir ne saurait toutefois tolérer la présence de groupes interdits dans les rassemblements.

Depuis son arrivée au pouvoir en 2002 à la tête de l'AKP, Recep Tayyip Erdogan a mis au pas l'armée, qui s'était érigée en gardienne sourcilleuse du kémalisme et était jadis toute puissante.

Depuis le début, vendredi, des troubles, plusieurs centaines de manifestants et de policiers ont été blessés dans les grandes villes turques, dont Istanbul, Ankara et Izmir. Selon l'association des médecins turcs (TBB), un jeune manifestant a été tué lorsqu'un taxi a heurté un groupe de contestataires sur une voie rapide d'Istanbul.

Le mouvement de contestation qui agite un pays qui, jusqu'à récemment, passait pour un modèle d'islam modéré prospère et démocratique, regroupe des étudiants, des membres des classes moyennes, des syndicalistes et des militants de la cause kurde.

L'ont également rejoint des partisans de la laïcité, qui voient en Recep Tayyip Erdogan le fossoyeur de l'Etat laïque imposé par Atatürk, le père de la Turquie moderne, sur les ruines de l'Empire ottoman en 1923.

Cette agitation a ébranlé les marchés financiers, qui ont prospéré sous le gouvernement AKP. La Bourse d'Istanbul a accusé une baisse de plus de 6% et la livre turque, la devise nationale, a plongé à son cours le plus bas depuis 16 mois.

"PAS DE RETOUR EN ARRIERE"

Recep Tayyip Erdogan, qui a considérablement libéralisé et modernisé l'économie, est crédité d'un boom sans précédent en Turquie.

La Confédération des syndicats de la fonction publique (Kesk) a de son côté lancé un appel à une "grève d'avertissement" de 48 heures à compter de mardi pour protester contre la répression policière.

"La terreur d'Etat mise en oeuvre contre les manifestations massives à travers le pays a démontré une fois de plus l'hostilité du gouvernement AKP à l'égard de la démocratie", dénonce l'organisation syndicale, qui représente onze syndicats et revendique quelque 240.000 adhérents.

Place Taksim, des groupes gauchistes ont hissé des drapeaux rouges et noirs. Des barricades faites de gravats barrent l'entrée du secteur et l'odeur du gaz lacrymogène est palpable dans l'air chaud et humide. On peut voir des banderoles appelant à la démission du Premier ministre et affirmer : "Quoi qu'il arrive, il n'y aura pas de retour en arrière".

Les murs des environs de la place sont recouverts de posters avec une photo diffusée largement par les manifestants sur les réseaux sociaux. On y voit un policier lançant du gaz lacrymogène à une jeune passante arborant une robe d'été rouge, sa longue chevelure ébouriffée par le souffle des gaz.

Les forces de l'ordre ont adopté un profil bas et sont invisibles sur la place Taksim ainsi que dans le quartier de Besiktas.

Le Premier ministre, qui a traité les manifestants de "pillards", a annoncé le maintien du plan de rénovation du parc Gezi bordant Taksim, qui prévoit la reconstruction d'une caserne dans le style ottoman ainsi que la construction d'une nouvelle mosquée et d'un centre commercial.

Tangi Salaün et Jean-Loup Fiévet pour le service français, édité par Gilles Trequesser

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