Quatre ans après, les humanitaires ciblés et frustrés en Syrie

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* Plus de 12 millions de Syriens ont un besoin urgent d'aide * Les ONG doivent composer avec l'EI, le régime et les rebelles * Risques sécuritaires et d'enlèvement élevés par Marine Pennetier PARIS, 12 mars (Reuters) - "La Syrie est plongée dans le noir, on ne la voit plus alors que la situation humanitaire sur le terrain est catastrophique", dit Issam Moussly, qui organise sans relâche depuis 2012 des convois d'aide médicale à l'intention de la population syrienne. "C'est difficile partout, quelle que soit la zone où vous allez, de jour en jour l'état sanitaire se dégrade", ajoute ce pharmacien franco-syrien de 60 ans, président de l'association "Urgence Solidarité Syrie". "Les alliances sont très variables, d'un jour à l'autre, tout le monde navigue dans le brouillard". Quatre ans après le début du conflit, 12,2 millions de personnes sur un total de 23 millions ont un besoin d'aide humanitaire et 60% sont touchés par la pauvreté, selon l'Onu. La montée en puissance de l'Etat islamique, qui a multiplié les exactions depuis un an, a fait passer au second plan les difficultés auxquelles sont confrontés les Syriens. "La privation de soins du quotidien est une arme aussi forte que l'arme chimique", estime Issam Moussly, qui fait des allers-retours réguliers dans son pays d'origine au gré des convois. "Il y a des quartiers ou des villes rebelles encerclées où il n'y a rien qui filtre, comme Douma, dans la banlieue de Damas, où les habitants ne bénéficient d'aucune aide". Depuis 2012, cet habitant de Pleurs (Marne) dont l'association s'est spécialisée dans le médicament et la nutrition infantile, a orchestré l'acheminement de 15 à 18 camions de 20 à 25 tonnes par an, en s'appuyant sur un réseau de plus de 200 professionnels de santé et d'acteurs en Syrie. Son dernier convoi remonte au 30 décembre à destination de Raqqa, Deir ez-zor, Alep, et les provinces de Homs et d'Idlib. Depuis, la situation est bloquée. Son convoi de souches de pommes de terre, destinées à être plantées dans les régions sous contrôle des rebelles pour nourrir la population au printemps, attend depuis janvier le feu vert des autorités turques. Cinq camions de médicaments sont également prêts à partir. PAROLE TRAHIE Soumis aux aléas administratifs, les humanitaires doivent également composer avec des conditions de sécurité qui fragilisent, retardent ou annulent l'acheminement de l'aide vers les populations les plus fragiles. En première ligne, nombre d'entre eux ont été depuis le début du conflit pris pour cible, tués, enlevés ou déplacés par des groupes aux motivations diverses. L'Etat islamique a notamment revendiqué la décapitation des humanitaires britannique David Haines et américain Peter Kassig. L'Américaine Kayla Mueller, qui travaillait pour une ONG turque, est morte en février alors qu'elle se trouvait entre les mains des combattants djihadistes. Trois collaborateurs du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) enlevés en 2013 sont toujours détenus. Depuis le début du conflit, 40 volontaires du Croissant-Rouge arabe syrien et sept du Croissant-Rouge palestiniens sont morts dans l'exercice de leur mission, selon le CICR. Malgré la menace, l'organisme compte encore quelque 300 collaborateurs à Damas, Tartous et Alep et envisage d'ouvrir des bureaux dans le nord et le sud du pays cette année. L'ONG Médecins sans Frontières (MSF) a elle décidé de rapatrier l'ensemble de son personnel étranger jusqu'à la conclusion d'un accord garantissant leur sécurité, après l'enlèvement de cinq de ses membres en janvier 2014 par l'Etat islamique, relâchés depuis. "On a considéré que la parole donnée par ce groupe concernant la sécurité du personnel n'avait pas été respectée", explique Mego Terzian, président de MSF France. OBSTACLES BUREAUCRATIQUES A l'heure actuelle, MSF compte trois hôpitaux, un à Atmeh et deux à Alep et continue d'appuyer une cinquantaine de centres de santé, contre sept hôpitaux et un appui à une centaine de structures avant l'enlèvement. "J'avoue que notre réponse est insuffisante par rapport à nos besoins et cela nous frustre", indique Mego Terzian. Car sur le terrain, la situation est critique. Au-delà des victimes tuées dans les combats, la situation se dégrade et on voit ressurgir des maladies qu'on croyait disparues. Les soins courants, le traitement des maladies chroniques comme le diabète, l'insuffisance rénale ou les maladies cardio-vasculaires, et le suivi des femmes enceintes, ne sont plus pratiquement plus assurés dans certaines zones. En février 2014, le Conseil de sécurité de l'Onu avait adopté à l'unanimité une résolution demandant un accès humanitaire rapide, sûr et sans entraves vers la Syrie, un texte sans impact significatif jusqu'à présent pour les populations. Face à ce statu quo, une vingtaine d'organisations humanitaires et de défense des droits de l'homme ont appelé jeudi les Etats membres de l'Onu à "ne pas se contenter de discours et à assurer la pleine application des résolutions". "Des millions de Syriennes et Syriens demeurent inaccessibles, non seulement du fait des combats et de la dégradation de la situation, mais aussi par manque de moyens financiers et à cause d'obstacles bureaucratiques", dit Roger Hearn, directeur régional de Save the Children, dans un communiqué. (Edité par Yves Clarisse)

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