« Pourquoi les marchés n'ont d'yeux que pour la Fed ? » par Jean-Paul Betbèze du Cercle des économistes

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Plus que jamais, les investisseurs mondiaux ont les yeux braqués sur la Fed.
Plus que jamais, les investisseurs mondiaux ont les yeux braqués sur la Fed.

En période de calme comme en période de crise, les marchés financiers ont besoin d'un guide. En ce moment, ce rôle est tenu par la réserve fédérale américaine. Jean-Paul Betbèze explique les raisons de ce leadership.

Janet Yellen, Présidente de la Fed, la banque centrale américaine, est la femme la plus regardée au monde, par les marchés financiers au moins. Ils lisent ses propos, écoutent ses paroles, pistent ses intonations, déchiffrent son visage et ses gestes. Et en rajoutent. On sait pourtant ce qu'elle a en tête : réduire graduellement les achats de bons du trésor américain et de papier hypothécaire de 10 milliards de dollars à chaque réunion du FOMC (Federal Open Market Committee). Nous en sommes à 55 milliards pour le début avril. Donc nous allons à 45 milliards fin avril, 35 milliards fin juin, 25 milliards fin juillet, 15 milliards fin septembre, plus rien fin octobre. Donc nous allons vers une première hausse des taux Fed funds en mars-avril 2015. On sait aussi que les taux Fed funds vont continuer à monter, pour aller vers 1 % en fin 2015 et vers 2 % fin 2016, avec une inflation légèrement au-dessus de ce chiffre. L'évolution est claire et la démarche balisée, sauf drame bien sûr - par exemple une tension forte en Ukraine.

Seulement voilà : quand la Fed irriguait le monde de liquidités, les BRICS en profitaient. Ils s'endettaient plus et à moindre prix, ce qui soutenait leur croissance. Maintenant que les Etats-Unis, sous la houlette de la Fed, normalisent leur politique monétaire, les taux de change de ces pays ont brutalement baissé et leurs taux d'intérêt monté. Même si le processus s'atténue, le choc de l'annonce passé, il est clair que les choses ne peuvent plus être comme avant. La croissance des BRICS a fléchi et leurs faiblesses antérieures se révèlent plus nettement. Ainsi, il va bien falloir que la Chine s'occupe de la montée de ses crédits publics et surtout privés, et regarde plus nettement la part de ceux qui est réellement non performante. Il va falloir que l'Inde se mette dans la voie des réformes, des simplifications et d'un vrai effort d'investissement en infrastructures. Le Brésil ne pourra pas éviter non plus une vague de réformes et de réductions de la dépense publique, les jeux olympiques passés. Le temps où le monde regardait les BRICS comme les sauveurs de la croissance mondiale, tant il était inquiet des Etats-Unis, est fini.

La Fed a repris l'initiative : son tempo dicte celui des autres. Elle les guide. La Fed indique agir en fonction des intérêts des seuls Etats-Unis (c'est d'ailleurs la règle pour chaque politique monétaire), on sait où elle va et les réactions négatives et les critiques ne vont pas la modérer. Elles l'aident plutôt : on voit ainsi les taux américains à long terme rebaisser, par effet de safe haven. On regarde tellement la Fed qu'on oublie même les élections au Parlement européen et le risque de se trouver face à une Europe affaiblie et plus divisée, devant la montée de partis populistes ! Et si la crise d'Ukraine se tend davantage, ceci conduit à plus de tensions partout, notamment dans les pays émergents, avec la recherche du pays le plus sûr pour les capitaux. Plus sûr financièrement, économiquement, militairement. On aura, encore une fois, reconnu les Etats-Unis. Bien sûr, le Président Obama devra s'expliquer sur sa stratégie d'escalade de sanctions, avec les leaders de la zone euro. Mais on voudra entendre de la bouche de Janet Yellen la manière dont elle infléchit son analyse des risques mondiaux.

Les marchés financiers ont toujours besoin d'une voie à suivre par temps calme. C'est le rôle de la Banque centrale et de son pilotage des anticipations. Ils en ont encore plus besoin par temps de crise financière et, aujourd'hui, de sortie de crise : c'est la forward guidance. Et c'est encore plus le cas face à l'incertitude radicale de type Ukraine. Les marchés financiers traitent très bien l'information, bien sûr, encore faut-il qu'on la traite de façon crédible avant eux. C'est la Fed.

Jean-Paul Betbèze

Créateur de Betbeze Conseil SAS, Jean-Paul Betbèze est membre de la Commission économique de la nation, du Cercle des économistes et du Comité scientifique de la Fondation Robert Schumann. Il a été auparavant chef économiste de banque (notamment Chef économiste & Directeur des Etudes Economiques, Membre du Comité Exécutif de Crédit Agricole SA) et Professeur d'Université (Agrégé des Facultés, Professeur à Paris Panthéon).

Le Cercle des économistes a été créé en 1992 avec pour objectif ambitieux de nourrir le débat économique. Grâce à la diversité des opinions de ses 30 membres, tous universitaires assurant ou ayant assuré des fonctions publiques ou privées, le Cercle des économistes est aujourd'hui un acteur reconnu du monde économique. Le succès de l'initiative repose sur une conviction commune : l'importance d'un débat ouvert, attentif aux faits et à la rigueur des analyses. Retrouvez tous les rendez-vous du Cercle des économistes sur leur site.

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  • sidelcr le lundi 24 mar 2014 à 11:22

    Hégémonie de la Fed , d'où l'intérêt d'une UE faible pour les US .