« Pourquoi les marchés financiers ont le blues ? » - Tchat avec Bertrand Jacquillat du Cercle des économistes

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En 2013, les Bourses occidentales ont progressé en moyenne de 20% mais les marchés n'ont fait qu'anticiper la croissance à court et moyen terme des bénéfices. Avec le « tapering » de la Fed en 2014, les investisseurs ont de quoi appréhender les mois qui viennent estime Bertrand Jacquillat, président d'Associés en Finance.

Cette affirmation n'est-elle pas un peu prématurée après la très belle hausse qu'ont connue les bourses occidentales en 2013, plus de 20% en moyenne ! Par ailleurs la prime de risque de marché d'Associés en Finance est redevenue inférieure à sa moyenne historique, ce qui traduit une certaine appétence pour le risque des investisseurs. Enfin, et croyant l'horizon économique s'éclairer avec le FMI qui révise en hausse à 3.5% la croissance économique mondiale en 2014 et une reprise qui se confirme aux Etats-Unis, les commentateurs s'attendaient tous il y a un mois à une poursuite de ce momentum haussier. C'est le contraire qui s'est produit, les principales bourses mondiales affichaient une performance négative au mois de janvier, entre -3% et -5%. Ceci est certes préoccupant du fait que le mois de janvier est traditionnellement un mois de hausse boursière, et que le signe de la performance du mois de janvier préfigure la direction que prendront les indices dans l'année.

Mais il y a au moins deux bonnes raisons de s'interroger au-delà de ces observations techniques. La première est que, certes la crise est derrière nous mais les ravages qu'elle a provoqués ont laissé de profondes séquelles, que les sorties de récession provoquées par des crises financières sont beaucoup plus longues et poussives que les autres, alors que les mesures prises pour sortir de celle-ci ne seraient pas à la hauteur du défi. En conséquence, la croissance des bénéfices des entreprises est durablement rabotée par rapport à la période d'avant crise, et ceci pour encore un certain nombre d'années.

La deuxième raison est précisément la hausse des bourses en 2013 qui s'est faite par une tension sur les multiples des bénéfices, plutôt que par la croissance de ceux-ci. Les profits des sociétés américaines en pourcentage du PIB américain sont à leur plus haut historique d'après-guerre. Le CAPE (Cyclically Adjusted Price Earnings), ratio de Shiller, qui est un multiple des bénéfices des deux dernières années (pour lisser les phénomènes conjoncturels) est très nettement au-dessus de sa moyenne historique. Or, on connaît le caractère cyclique des profits, et le CAPE ratio de Shiller reviendra à sa moyenne plutôt par la baisse des cours que la hausse des profits. Encore que cette fois c'est différent, pour paraphraser Rogoff et Reinhart, du refrain que l'on entend chaque fois que des Cassandre préviennent des débordements des marchés financiers. Et les analystes tablent encore sur une croissance des bénéfices des sociétés américaines de 14% en 2014.

En définitive, la hausse des marchés en 2013 a fait plus qu'anticiper la croissance à court terme et moyen terme des bénéfices des sociétés. Et comme les politiques monétaires des banques centrales deviendront moins accommodantes, les marchés financiers pourraient avoir le blues, même s'ils ne l'ont pas encore tout à fait.

Bertrand Jacquillat


Bertrand Jacquillat, professeur à l'Université Paris Dauphine, vous répondra lundi 3 février à 17h. A vos questions !

Bertrand Jacquillat est président et co-fondateur d'Associés en Finance, professeur des Universités à Sciences po Paris et vice-Président du Cercle des économistes. Bertrand Jacquillat est également membre du conseil de surveillance de Klépierre et des Presses Universitaires de France. Il a précédemment enseigné au sein du groupe HEC et des universités de Lille, Paris Dauphine, Berkeley et Stanford.
Ses principaux domaines d'expertise sont les marchés financiers, la finance d'entreprise et l'économie financière.

Le Cercle des économistes a été créé en 1992 avec pour objectif ambitieux de nourrir le débat économique. Grâce à la diversité des opinions de ses 30 membres, tous universitaires assurant ou ayant assuré des fonctions publiques ou privées, le Cercle des économistes est aujourd'hui un acteur reconnu du monde économique. Le succès de l'initiative repose sur une conviction commune : l'importance d'un débat ouvert, attentif aux faits et à la rigueur des analyses. Retrouvez tous les rendez-vous du Cercle des économistes sur leur site.