« Pourquoi les entreprises rachètent-elles autant leurs propres actions ? » par Bertrand Jacquillat du Cercle des économistes

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Les entreprises rachètent leurs propres actions, faute de projets d'investissements attractifs.
Les entreprises rachètent leurs propres actions, faute de projets d'investissements attractifs.

On estime à plus de 15 Mds € le rachat de leurs propres actions par les entreprises du CAC 40 en 2015, un montant proche du record de 2007, qui se compare aux 30 Mds € de dividendes en espèces qu’elles verseront cette année. Bertrand Jacquillat y voit plusieurs raisons.

Ce phénomène traduit d’abord le fait que les entreprises disposent de pléthore de cash à la suite de la hausse de leurs profits de plus de 30% en 2014 par rapport à 2013. Face à une telle situation, l’entreprise peut décider de garder celui-ci, ce qui n’est pas une solution très astucieuse compte tenu du faible niveau actuel des taux d’intérêt. Elle peut aussi faire des investissements ou de la croissance externe avec des acquisitions, ou le distribuer à ses actionnaires via des dividendes en espèces ou des rachats d’actions. Compte tenu du faible niveau des taux d’intérêt, elle pourrait aussi faire les deux, investir et distribuer, en s’endettant si nécessaire.

Mais l’heure est au désendettement, et la balance penche aujourd’hui fortement du côté de la distribution, ce qui traduit le fait que les entreprises n’ont pas de projets d’investissements suffisamment attractifs compte tenu d’une conjoncture qui ne s’est pas significativement améliorée.

Cette distribution peut prendre deux formes, des dividendes en espèces et/ou des rachats d’actions. Ces derniers ont l’avantage d’être perçus par les actionnaires comme un surcroît de rémunération, un bonus, et pouvoir être stoppés à tout moment, à la différence des dividendes en espèces, que les entreprises répugnent à supprimer, voire à diminuer d’un exercice fiscal à l’autre pour éviter de donner un signal négatif au marché.

Les rachats d’actions ont souvent lieu à l’occasion d’événements exceptionnels comme ceux effectués par Lagardère en 2013 à l’occasion de la vente de sa participation dans EADS (devenu Airbus Group depuis), ou compte le faire Airbus en 2015 à la suite de la vente d’une partie de Dassault Aviation ou encore comme le projette Alstom lorsque sa branche Energie aura été effectivement vendue à General Electric.

En définitive, les rachats de leurs propres actions par les entreprises correspondent à un alignement des planètes aujourd’hui particulièrement propice à cet exercice, des profits satisfaisants, des taux d’intérêt très bas, des perspectives économiques insuffisamment attractives pour qu’elles soient incitées à investir de manière significative.

Si les rachats d’actions ne sont pas de bon augure pour l’avenir de ces grandes entreprises, ils ne convient pas de s’inquiéter outre mesure de ce phénomène. Celui-ci d’abord est mondial, et il est particulièrement important dans le temple du capitalisme, aux Etats-Unis où on attribue au phénomène des rachats d’actions, relutifs des bénéfices par actionla hausse de Wall Street en 2014. Il est ensuite naturel dans la mesure où il participe au processus de destruction créatrice, valeur saine du capitalisme, car les actionnaires devraient investir cette manne qui leur est distribuée dans des entreprises plus jeunes et au potentiel prometteur.

Bertrand Jacquillat

Bertrand Jacquillat est président et co-fondateur d'Associés en Finance, professeur des Universités à Sciences Po Paris et vice-Président du Cercle des économistes.

Ses principaux domaines d'expertise sont les marchés financiers, la finance d'entreprise et l'économie financière.

Le Cercle des économistes a été créé en 1992 avec pour objectif ambitieux de nourrir le débat économique. Grâce à la diversité des opinions de ses 30 membres, tous universitaires assurant ou ayant assuré des fonctions publiques ou privées, le Cercle des économistes est aujourd’hui un acteur reconnu du monde économique. Le succès de l’initiative repose sur une conviction commune : l’importance d’un débat ouvert, attentif aux faits et à la rigueur des analyses. Retrouvez tous les rendez-vous du Cercle des économistes sur leur site.