« Pourquoi la Sécurité Sociale est en déficit chronique depuis des décennies ? » - Tchat avec Philippe Trainar du Cercle des économistes

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Le déficit de la « sécu » transcende les programmes politiques et poursuit sa tendance, que les gouvernements soient de droite et de gauche, par-delà les déclarations de principe. Les partenaires sociaux sont au mieux silencieux à son sujet. La raison du déficit est assez simple : les dépenses de la sécurité sociale évoluent de façon générale plus vite que l'activité économique mesurée par le PIB nominal. Sur les deux dernières années l'écart cumulé entre les deux s'élève à 2,6% pour le régime général, soit un enjeu de 12 milliards d'euros. Les dépenses de l'ensemble des trois branches (maladie, vieillesse, famille) ont cru plus vite que le PIB. Sauf à accroître parallèlement les recettes, les déficits doivent donc croître.

L'argument en défense de cette situation peut se résumer dans le caractère supérieur du bien « sécurité sociale », qui entraîne une course-poursuite entre les dépenses et les recettes. L'argument semble assez bien s'appliquer à la santé dont la part dans la consommation des ménages croît avec leur niveau de revenu. Il ne peut s'appliquer en revanche à la vieillesse et à la famille. Pour la vieillesse, l'argument est plutôt démographique, lié à l'arrivée des babyboomers à l'âge de la retraite.

Concernant la famille, force est de constater qu'aucun argument économique solide ne permet de justifier une progression rapide, à part le clientélisme sur lequel nous reviendrons.

Concernant la maladie, l'argument ci-dessus est assez théorique s'il n'est associé à une amélioration effective du service de santé. Or, les projets de loi de financement de la sécurité sociale et les rapports sur les comptes de la sécurité sociale ne présentent aucun bilan d'efficacité (le rapport sur les comptes ne consacre qu'une demi-page sur 353 à ce sujet). Ce sont les rapports de la cour des comptes, rejoignant en cela la perception générale des utilisateurs, qui pointent des problèmes d'efficacité et de qualité du service très sérieux.

Concernant la vieillesse, force est là aussi de constater que l'argument des babyboomers n'est qu'une partie de l'histoire. En pratique, l'allongement de la durée de vie joue aussi un rôle fondamental dans la forte croissance des dépenses de vieillesse. Mais, cet allongement ne pèserait pas sur les dépenses vieillesse s'il était compensé par un accroissement de l'âge légal de départ à la retraite, de façon à préserver l'équilibre initial du régime. C'est donc l'absence d'une telle décision, qui permet aux retraités de bénéficier d'un avantage pour lequel ils n'ont pas contribué et qui va au-delà de la simple participation aux fruits de la croissance. Forcément cet avantage pose un problème de financement.

C'est pourquoi, certains experts se rabattent actuellement sur l'argument du déficit conjoncturel. Si l'on pense que les dépenses de sécurité sociale ne devraient pas être affectées par les fluctuations de l'activité économique alors, en temps de crise, lorsque les cotisations sociales s'effondrent, la sécurité sociale devrait normalement se retrouver en déficit et contribuer à la politique contra-cyclique. L'argument n'a toutefois guère de valeur dans la mesure où la sécurité sociale est constamment en déficit depuis un quart de siècle, indépendamment de la phase du cycle. En outre, l'argument du déficit conjoncturel ne vaut que si les dépenses d'aujourd'hui génèrent suffisamment de recettes supplémentaires demain pour rembourser la dette, ce qui n'est justement pas le cas des dépenses de sécurité sociale.

Reste une dernière explication, de sociologie politique : le déficit de la sécurité sert à financer, sans trop de difficultés, un clientélisme électoral, c'est-à-dire sans avoir à augmenter les cotisations sociales. Ceci expliquerait pourquoi la droite ne fait pas mieux que la gauche en la matière, voire moins bien sachant que la gauche a toujours le choix politique de mettre à contribution les « riches » (épargnants, hauts revenus etc.) qui présentent l'intérêt de payer sans contrepartie en termes de protection. La multiplication des organismes de financement (FSV, FRR, CNSA, CADES), des transferts entre caisses et des subventions croisés permet alors de brouiller la lecture de ce clientélisme et de préserver les apparences « sociales ».

Philippe Trainar


Philippe Trainar, directeur des risques du groupe Scor et professeur à l'Université Paris- Dauphine, vous répondra mardi 1er octobre à 11h. A vos questions !

Philippe Trainar est directeur des risques et membre du comité de direction du groupe Scor mais aussi professeur à l'Université Paris-Dauphine. Il est également membre du Conseil d'analyse économique et de la Commission économique de la nation ainsi que président de la Commission de gestion des risques de la Fédération française des sociétés d'assurance.
Ses principaux domaines d'expertise sont la macro-économie ; le risque et l'assurance ; la fiscalité ; les retraites et la protection sociale ; la finance et l'économie internationale.

Le Cercle des économistes

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