PORTRAIT USA 2016-Donald Trump, le milliardaire contre les élites

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    par Bill Trott 
    WASHINGTON, 9 novembre (Reuters) - "Demain, la classe 
ouvrière américaine va contre-attaquer", avait lancé Donald 
Trump lors de son ultime meeting de campagne, lundi soir dans le 
New Hampshire. Le milliardaire new-yorkais, star de la 
télé-réalité et pourfendeur des délocalisations, ne s'y est pas 
trompé. 
    Celui qui a mené campagne dans une débauche de scandales, de 
provocations et d'insultes, et avec un art consommé de l'usage 
des médias, a réussi à incarner le statut d'outsider 
antisystème, défenseur des laissés pour compte de l'économie 
américaine. 
    Après avoir déjoué toutes les prédictions depuis son entrée 
en campagne, le 16 juin 2015, depuis sa Trump Tower, à New York, 
il est allé au bout de son ambition, remportant mardi soir 
l'élection présidentielle aux Etats-Unis. 
    Donald Trump, qui s'exposait mardi pour la première fois de 
sa vie au verdict des urnes face à Hillary Clinton, a surtout su 
capter la colère de nombreux Américains contre l'élite de 
Washington jugée déconnectée du pays. 
    Et malgré les courbes des sondages qui s'écartaient de 
nouveau en faveur de la candidate démocrate dans les tout 
derniers jours de la longue campagne, il a continué de 
s'afficher plus sûr de lui que jamais, se disant porté par un 
"mouvement". 
     
    LA MACHINE TRUMP 
    A chacun de ses meetings, Trump a attiré une foule de 
partisans enthousiastes. Ses admirateurs s'émerveillent qu'il 
"dise ce que tout le monde pense" et l'admirent pour sa 
dénonciation du "système" et son rejet des convenances. 
    Les autres voient en lui un misogyne, un démagogue, un 
raciste ou un prédateur sexuel. Ils le jugent incompétent, 
instable et incapable d'exercer la fonction présidentielle. 
Autant d'accusations qu'il balaie d'un revers de la main et qui, 
malgré quelques remous, n'ont pas enrayé sa marche vers la 
présidence. 
    Il ne lui a fallu que dix mois pour tailler en pièces tout 
ce que le Parti républicain comptait de postulants à la Maison 
blanche, à commencer par Jeb Bush, fils et frère d'anciens 
présidents qui avait la faveur des analystes et des 
politologues. Mais l'ex-gouverneur de Floride a jeté l'éponge 
très tôt dans la primaire républicaine, après un échec cinglant 
en Caroline du Sud en février. 
    Dès lors, la machine Trump était lancée. Après avoir un 
temps intrigué pour ne pas avoir à l'investir, les dirigeants 
républicains ont dû se rendre à l'évidence que rien ne 
l'arrêterait, même si nombre d'entre eux ont gardé leurs 
distances, ou ne lui ont apporté qu'un soutien de façade. 
    Investi le 21 juillet par le Grand Old Party à la convention 
de Cleveland, Trump devient à 70 ans le premier candidat sans 
aucune expérience politique depuis le général Dwight Eisenhower 
dans les années 1950. 
     
    POLÉMIQUES EN SÉRIE 
    L'ancienne vedette de la télé-réalité a attiré un nombre 
record d'électeurs pendant les primaires républicaines, qui se 
sont de nouveau déplacés aux urnes mardi, mais il a aussi ouvert 
des brèches béantes au sein du Parti républicain, au point 
d'avoir parfois semblé faire campagne contre son propre camp. 
    Il a choqué de nombreux Américains en déclarant qu'il ne 
reconnaîtrait pas forcément les résultats de l'élection, et a 
répété à l'envi qu'elle serait de toute façon "truquée" au 
bénéfice de sa rivale, "candidate du système" qu'il n'a jamais 
citée sans l'affubler du qualificatif "escroc" ou "corrompue" et 
a affirmé lors du deuxième débat télévisé de la campagne qu'elle 
finirait en prison s'il était élu. 
    Sa campagne a parfois tangué, juste après la convention de 
juillet par exemple quand il se lance dans une interminable 
polémique avec les parents d'un capitaine musulman de l'armée 
américaine mort au combat en Irak. 
    Il est de nouveau en difficulté début octobre lorsque le 
Washington Post diffuse une vidéo tournée à son insu en 2005 
dans laquelle il raconte de manière crue à un journaliste que sa 
fortune et son statut de célébrité lui permettent d'agresser 
sexuellement des femmes en toute impunité. "On les attrape par 
la chatte. On peut faire tout ce que l'on veut", l'entend-on 
dire. 
    Impassible face à l'avalanche de critiques et d'appels 
émanant de son propre camp à se retirer de la course, Donald 
Trump résume la question à une simple "conversation de 
vestiaire" qui "ne reflète pas" sa personnalité. Et il rejette 
avec le même aplomb les accusations de harcèlement ou 
d'agressions sexuels formulées dans les jours qui suivent par 
une dizaine de femmes. 
     
    RENDRE SA GRANDEUR À L'AMÉRIQUE 
    Pendant toute sa campagne, et en particulier lors de son 
discours devant la convention républicaine qui l'a investi à 
contrecoeur en juillet, le magnat de l'immobilier a dressé le 
portrait au vitriol d'une Amérique mise à genoux par la Chine, 
le Mexique, la Russie ou le groupe Etat islamique. 
    Le rêve américain est mort, a-t-il martelé, assassiné par 
des affairistes et des politiciens corrompus que lui seul dit 
pouvoir remettre au pas.  
    Donald Trump, qui n'a de cesse de répéter qu'il "rendra sa 
grandeur à l'Amérique" - son slogan de campagne - grâce à sa 
personnalité, ses talents de négociateur et son sens des 
affaires, se dit aussi en mesure de ramener les emplois 
délocalisés, de renégocier les accords commerciaux, de modifier 
les rapports de force dans le commerce mondial.  
    Il jure de mettre au pas la Chine sur le plan commercial, 
d'ériger un mur le long de la frontière mexicaine en le faisant 
financer par Mexico ou encore d'interdire l'entrée du territoire 
américain aux musulmans. 
    Il promet d'enterrer l'Obamacare, la réforme de santé du 
président sortant, de sortir de l'accord de Paris sur le climat 
et d'être "le plus grand faiseur d'emplois que Dieu ait jamais 
créé". 
    Le discours a porté auprès de la classe ouvrière, comme dans 
la "Rust Belt", la "ceinture de rouille" des anciens bastions 
industriels des Etats-Unis que sont l'Ohio, la Pennsylvanie, 
l'Indiana ou bien encore le Wisconsin, qu'il a tous remportés. 
  
    D'après un sondage sortie des urnes réalisé par 
Reuters/Ipsos, le milliardaire a largement remporté le vote des 
électeurs non diplômés de l'enseignement supérieur (il devance 
Clinton de 31 points parmi les électeurs blancs qui n'ont pas 
été à l'université et de 27 points parmi les électrices blanches 
dans le même cas). 
     
    INCARNATION DE LA "SUCCESS STORY" 
    Donald Trump se veut l'incarnation de la "success story". Il 
a fait fortune, épousé trois femmes dont la dernière en date est 
un ancien mannequin, eu sa propre émission de télévision et 
érigé des gratte-ciels portant son nom en lettres dorées.  
    A l'écouter, sa vie n'est que superlatifs. Et qu'importent 
les banqueroutes, les investissements hasardeux, le fiasco des 
casinos d'Atlantic City, dans le New Jersey, ou le fait qu'il 
n'ait apparemment pas payé d'impôts depuis vingt ans. 
    Si la composition de son équipe de campagne a évolué au gré 
des scandales et des glissements dans les sondages, elle est 
restée concentrée autour d'un noyau dur composé de ses trois 
premiers enfants, Donald Jr, Eric et Ivanka, et du mari de cette 
dernière, Jared Kushner. 
    L'homme d'affaires se moque des conventions autant que des 
contradictions. Dans ses meetings, il promet de ramener des 
emplois en Amérique alors qu'il a fait confectionner sa ligne de 
vêtements à l'étranger. Il dénonce la corruption et le pouvoir 
de l'argent en politique dans une phrase, et se réjouit dans la 
suivante d'avoir obtenu des passe-droits grâce à sa fortune. 
    Donald Trump se comporte et s'exprime sur la scène politique 
comme il le faisait dans "The Apprentice", son émission de 
télé-réalité où il distribuait avec gourmandise des "Vous êtes 
viré !" aux candidats malheureux sous les vivats des 
spectateurs. 
    Ses discours sont souvent décousus, remplis d'improvisations 
et de digressions sur sa richesse ou son intelligence, ou de 
remarques fielleuses et d'insinuations à l'adresse de ses 
adversaires. Quitte à dire ensuite qu'elles ont été "déformées" 
ou "mal comprises". 
     
    QUATRE FAILLITES 
    Pendant toute cette campagne hors norme, le milliardaire a 
multiplié les provocations, qui auraient sans doute été fatales 
à tout autre candidat que lui.  
    Comme la fois où, vantant la loyauté de ses partisans, il a 
raconté qu'il pourrait assassiner quelqu'un sur la Cinquième 
Avenue, à New York, sans perdre la moindre voix. Ou lorsqu'en 
plein débat électoral, il a évoqué la taille de son pénis. 
    Ce goût immodéré de l'autopromotion et de l'adversité, le 
candidat républicain le doit en partie à son père, Fred Trump, 
qui fut l'un des grands promoteurs immobiliers new-yorkais de 
l'après-guerre. 
    Né le 14 juin 1946 dans l'arrondissement new-yorkais du 
Queens, Donald Trump est un enfant difficile, le quatrième d'une 
famille de cinq. Au point qu'à son entrée en quatrième, ses 
parents l'envoient à l'Académie militaire de New York pour qu'il 
y apprenne la discipline. 
    Il en ressort, dit-il, "avec plus d'entraînement militaire 
que beaucoup de gars qui ont fait l'armée". Mais avec une 
exemption fort opportune pour la guerre du Vietnam. 
    Diplômé de l'université de Pennsylvanie, Donald Trump a 
suivi un chemin tout tracé en faisant plutôt ses armes dans 
l'entreprise de son père, avant de lancer ses propres affaires à 
Manhattan grâce à un prêt paternel d'un million de dollars. 
    Ses affaires immobilières ont prospéré et en 1983, il a fait 
ériger les 58 étages de la Trump Tower aux portes de Central 
Park, symbole éclatant de sa réussite.  
    S'ensuivirent une série d'investissements plus ou moins 
avisés et réussis, dont celui, catastrophique, dans les casinos 
d'Atlantic City, qui ont fini par mettre à terre son empire. 
    Le groupe Trump a déposé le bilan à quatre reprises, en 
1991, 1992, 2004 et 2009. Donald Trump, qui a toujours échappé à 
la faillite personnelle, en a abandonné la présidence quatre 
jours avant que la dernière banqueroute ne soit déclarée, et que 
les créanciers du groupe ne se retrouvent spoliés. 
    Il s'était déjà lancé à l'époque un nouveau défi à la 
télévision avec "The Apprentice". Sans pourtant renoncer à son 
ultime ambition immobilière: la Maison blanche. Qui est 
aujourd'hui accomplie. 
 
 (avec Diane Craft; Tangi Salaün pour le service français, édité 
par Henri-Pierre André et Eric Faye) 
 
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