PORTRAIT-Juppé, la ruine des ambitions du "meilleur d'entre nous"

le
1
    * Eternel présidentiable 
    * Ses ambitions toujours reportées 
    * A 71 ans, il jouait probablement son dernier rôle 
 
    par Simon Carraud 
    PARIS, 27 novembre (Reuters) - Alain Juppé a tout connu du 
pouvoir, le succès puis ses vicissitudes, sans jamais accéder à 
la présidence de la République à laquelle ce normalien surdoué, 
génie attitré de la famille chiraquienne, se croyait destiné. 
    Les ambitions de l'éternel supplicié de la droite française 
se sont fracassées sur les écueils judiciaires, de rares mais 
cruels revers électoraux et, pour finir, sur la primaire 
organisée en vue des échéances 2017, pour laquelle il faisait 
figure de grandissime favori il y a encore deux semaines. 
    Durant cette campagne, probablement sa dernière au plan 
national, l'ex-chef du gouvernement a abandonné sa raideur de 
toujours pour jouer les pères d'une droite et d'un centre 
réconciliés, redécouvrant sur le tard, à 71 ans, l'euphorie des 
sondages flatteurs.  
    Mais, au moment où le palais de l'Elysée semblait enfin 
pouvoir s'ouvrir à lui, François Fillon a décroché à sa barbe 
l'investiture présidentielle avec deux tiers des suffrages. 
    "J'ai donné 40 de ma vie au service de la France et cela m'a 
apporté de grands bonheurs et quelques peines", a concédé le 
maire de Bordeaux avant de réciter un semblant de testament 
politique. 
    "Maintenant, à vous de continuer", a-t-il lancé à ses jeunes 
partisans, qu'il a exhortés à défendre l'idée d'une "France 
apaisée", optimiste, ouverte à l'innovation, à l'Europe et à 
l'écologie, conformément à la ligne de sa campagne.   
     
    "PROBABLEMENT LE MEILLEUR" 
    L'histoire a pourtant commencé comme une fable de la 
méritocratie française pour cet enfant des Landes, né trois mois 
après la fin de la Deuxième Guerre mondiale. 
    Fils d'un exploitant agricole paré d'un certificat d'études 
pour tout diplôme, cet enfant de choeur et fort en thème, qui se 
rêve un avenir de pape puis d'archéologue, suit le parcours des 
fils de meilleures familles, de son lycée de Mont-de-Marsan à 
l'agrégation de lettres classiques, avant de se tourner vers la 
haute administration. 
    Gaulliste croyant mais pas pratiquant, il croise en 1976 la 
route de l'homme pressé de la droite, Jacques Chirac, qui 
cherche alors un jeune fonctionnaire de haut vol possédant à la 
fois des lettres et des notions de finances publiques.  
    Le voilà entré en politique, aussitôt propulsé dans 
l'entourage du Premier ministre. 
    "Rien, a priori, de plus différents que nos deux 
personnages. Je suis pétri de culture gréco-latine, il ne jure 
que par l'Extrême-Orient ; on me suspecte de distance et de 
froideur, il a un don pour inspirer la sympathie", relève-t-il,  
dans une brève autobiographie intitulée "De vous à moi". 
    Alain Juppé devient malgré tout le "fils aîné" de Jacques 
Chirac, selon sa fille Claude, et "probablement le meilleur 
d'entre nous", dira en 1994 le chef de famille. 
    La même année 1976, le trentenaire surdiplômé fait une autre 
rencontre, celle d'un militant de dix ans son cadet, avec lequel 
se nouera plus tard une relation ambivalente, faite de rivalité 
et de respect mutuel : Nicolas Sarkozy. 
     
    ARCHÉTYPE DU TECHNOCRATE  
    Dans le sillage de Jacques Chirac, lui-même lancé à la 
conquête de la mairie de Paris puis de l'Elysée, Alain Juppé 
franchit toutes les haies en quelques années : implantation 
réussie dans le XVIIIe arrondissement de Paris, élection à 
l'Assemblée nationale en 1986, nomination au ministère délégué 
au Budget la même année, promotion au poste de numéro deux du 
RPR en 1988, ancrage à Bordeaux en 1995.     
    François Mitterrand se méfie de cet homme de droite, qu'il 
juge sectaire, mais les réticences du président n'empêchent pas, 
en 1993, l'arrivée d'Alain Juppé au Quai d'Orsay, en pleines 
guerres de Yougoslavie et à la veille du génocide au Rwanda. 
    En France, s'engage à la même époque la bataille entre 
Edouard Balladur, donné vainqueur par avance de la future 
présidentielle, et Jacques Chirac, lâché par une partie des 
siens, qui fracture durablement la droite.  
    Entre son tuteur et son Premier ministre, Alain Juppé fait 
le pari de la fidélité et sa nomination à Matignon, dans la 
foulée de la victoire de son mentor, sonne comme une 
consécration logique. Et le début de la décennie noire. 
    Premiers mois au pouvoir et premier scandale: le nouveau 
chef du gouvernement est accusé de louer un appartement de la 
mairie de Paris sous le prix du marché. Il se défend 
maladroitement en affirmant qu'il "reste droit dans ses bottes". 
    Il apparaît alors, aux yeux d'une partie de l'opinion 
publique, comme l'archétype du technocrate arrogant. 
    Et, après une campagne remportée sur le thème de la 
"fracture sociale", le Premier ministre caricaturé en 
expert-comptable mène une politique d'austérité, symbolisée par 
le "plan Juppé" sur les retraites et la sécurité sociale qui 
déclenche des grèves d'ampleur en novembre et décembre 1995. 
     
    EFFIGIE BRÛLÉE 
    Il devient la figure honnie de la contestation, celui dont 
on brûle l'effigie dans les cortèges, le réformateur sacrifié 
dont le martyre s'achève en 1997 avec la dissolution de 
l'Assemblée nationale. La gauche arrive, Alain Juppé s'en va. 
    Le pire est encore à venir pour le maire de Bordeaux, 
condamné, en 2004, à 18 mois de prison avec sursis et dix ans 
d'inéligibilité pour prise illégale d'intérêts dans l'affaire 
des emplois fictifs de la mairie de Paris. 
    Le fils choyé de la Chiraquie, qui se vit désormais comme un 
sacrifié, voit sa peine d'inéligibilité réduite à un an, mais 
c'est trop tard: les dégâts paraissent irréversibles, ses 
ambitions présidentielles pulvérisées.     
    "J'ai eu la chance d'avoir auprès de moi une famille, et 
notamment ma femme, qui m'ont évité les dérapages", se 
souviendra-t-il, dix ans plus tard, sur France 2. 
    Il monte alors dans un avion pour le Québec, où il se 
reconvertit temporairement dans l'enseignement, puis revient un 
an plus tard et reprend le cours de sa carrière en se présentant 
aux municipales à Bordeaux en 2006 - il est élu - puis aux 
législatives, l'année suivante - il est battu. 
    Cet échec qu'il n'imaginait le contraint à la démission du 
gouvernement de Nicolas Sarkozy et semble liquider ses espoirs, 
même s'il refait une apparition dans les ministères en fin de 
quinquennat. 
    "Si je pouvais crever, vous seriez contents", lance l'animal 
blessé à des journalistes, en qui il ne voit plus qu'une meute 
se délectant de sa chute sans fin. 
    L'Elysée semble devoir se refuser à jamais mais voilà que la 
retraite provisoire de Nicolas Sarkozy, défait en 2012, le 
retour des affaires judiciaires, qui menacent plusieurs 
présidentiables, et le réveil des haines à droite rouvrent le 
champ des possibles pour Alain Juppé. 
    Sans prévenir ses fidèles, il revient dans la course à l'été 
2014 par une déclaration publiée sur son blog et, porté par des 
sondages redevenus favorables, mène pendant deux ans une 
campagne de favori, sans prendre de risque. 
    Convaincu de pouvoir battre Nicolas Sarkozy, il exhibe ses 
cicatrices et revendique son passé - "Droit dans mes bottes j'ai 
été, droit dans mes bottes je resterai" - pour mieux réussir sa 
mue de présidentiable. 
    Mais, alors que l'Elysée semble se profiler à l'horizon, le 
premier tour de la primaire se solde par un plébiscite inattendu 
pour François Fillon (44,1%), qui fut son ministre voici vint 
ans, et réduit une nouvelle fois ses chances, quasiment à zéro. 
 
 (Edité par Yves Clarisse) 
 
Vous devez être membre pour ajouter des commentaires.
Devenez membre, ou connectez-vous.
  • janaliz il y a 6 jours

    A la trappe la chiraquie et ses tricheries, ses détournements, ses affaires judiciaires ! Merci à FF de rendre à la France sa dignité, sa probité, son honnêteté !