PORTRAIT-Jeanne Moreau, une femme dans le tourbillon de la vie

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    PARIS, 31 juillet (Reuters) - Actrice en mouvement, femme de 
tête et icône malgré elle, Jeanne Moreau, dont le décès à 89 ans 
a été annoncé lundi, a incarné à l'écran une exigence et une 
sensualité qui ont permis à une génération de réalisateurs de 
transformer le cinéma. 
    Cette comédienne de formation théâtrale classique, élève du 
conservatoire entrée à la Comédie-Française à 20 ans, a été 
l'une des muses de la Nouvelle vague française des années 
1950-60 et s'est assuré une place dans le cinéma étranger en 
mettant à profit sa maîtrise de l'anglais, la langue de sa mère. 
    D'abord jugé peu photogénique dans des studios où régnaient 
des conventions surannées, elle s'est imposé avec Louis Malle, 
François Truffaut, Orson Welles, Luis Bunuel ou Joseph Losey.  
    Ces créateurs, dont elle attendait précision et rigueur 
comme d'elle-même, ont élargi ou affiné avec son concours les 
notions de personnage et d'interprétation. 
    Une grande actrice se distingue d'une autre par 
"l'engagement absolu et une alchimie, quelque chose qui ne 
s'explique pas", déclarait-elle début 2008 à Paris Match. Il 
s'agit, pensait-elle aussi, d'"être ému comme les personnages" 
et non "ému par" eux, afin d'échapper à la sentimentalité. 
    Face aux scandales suscités par l'érotisme de films tels que 
"Les Amants" (Malle, 1958), elle acceptait de se voir traitée de 
putain en notant que son métier ne consistait pas à se cacher. 
Le public devait toutefois réserver un franc succès à "Jules et 
Jim" (Truffaut, 1961), où elle joue une femme tonique et 
instable au centre d'un triangle amoureux. 
     
    "FRAGILE ET FORTE" 
    Entre activité professionnelle et vie personnelle, pas de 
vraie séparation: adepte des rôles risqués, elle constatait que 
la passion amoureuse était liée aux épisodes clés de sa vie - en 
particulier sa liaison "déterminante" avec Louis Malle. 
    Les personnages "dangereux" ont trouvé en elle une 
interprète sans réticence, des "Liaisons dangereuses" (Vadim, 
1959) aux "Valseuses" (Bertrand Blier, 1973) en passant par "Le 
journal d'une femme de chambre" (Bunuel, 1964). Aux yeux de 
Truffaut, elle ne faisait "pas penser au flirt mais à l'amour". 
    En amour précisément, "la liberté, c'est de pouvoir choisir 
celui dont on sera l'esclave", déclarait-elle du haut d'une 
expérience marquée à la fois par des mariages orageux et sa 
participation à des causes comme le droit à l'avortement. Mais 
"je suis toujours partie la première", ajoutait-elle. 
    Les chansons qu'elle a fait connaître reflètent parfois sa 
vie intime. Ainsi "Le tourbillon", qu'elle chante en direct dans 
"Jules et Jim" avec son auteur Cyrus Bassiak (le futur romancier 
Rezvani) et qui résume ses relations avec son premier mari, le 
réalisateur Jean-Louis Richard, rencontré, perdu, retrouvé: 
    "Chacun pour soi est reparti/Dans l'tourbillon d'la vie..." 
    Cette femme "fragile et forte", qui a connu les passages à 
vide et les excès, était une lectrice assidue qui cultiva 
l'amitié des écrivains (Marguerite Duras la "confidente", 
Tennessee Williams, Anaïs Nin, Patricia Highsmith). 
    Ses affinités littéraires ont influé sur la comédienne, qui 
envisageait toute oeuvre "dans son ensemble". Un acteur devait 
avoir une opinion, savoir ce qu'il aime et "refuser 
catégoriquement" ce qu'il n'aime pas. 
    Le théâtre ayant suivi la vedette de l'écran, elle a reconnu 
pour maîtres des metteurs en scène qui vont de Jean Meyer à  
Peter Brook, d'Antoine Vitez à Klaus Mikael Grüber. 
 
    VISAGE EN ACTION 
    Jeanne Moreau naît le 23 janvier 1928 à Paris d'un père 
hôtelier à Montmartre et d'une mère anglaise, Kathleen Buckley, 
danseuse aux Folies-Bergères qui ne sera "jamais vraiment 
acceptée". Jeanne, qui supporte mal l'autorité paternelle, 
connaîtra son premier choc théâtral sous l'Occupation avec 
l'"Antigone" d'Anouilh, figure de désobéissance. 
     Elle débute à la Comédie-Française à l'insu de son père et 
joue en 1950 la jeune prostituée des "Caves du Vatican" de Gide. 
    Le rôle qui lance sa carrière est celui d'une autre 
prostituée dans "L'Heure éblouissante" en 1953. Elle a divorcé 
entre-temps d'avec Jean-Louis Richard et son activité sur les 
planches va de pair avec des films où elle côtoie Fernandel, 
Jean Gabin (qui la gifle dans "Touchez pas au Grisbi").  
    En 1956, le jeune Louis Malle lui fait tourner "Ascenseur 
pour l'échafaud", où elle a pour partenaires l'acteur Maurice 
Ronet et, en filigrane, la trompette de Miles Davis.  
    Dans "Les Amants" (1958), qui répand une odeur de soufre, 
Louis Malle suggère plus qu'il ne montre la sexualité, insistant 
sur une main ou un geste. "C'est le premier film qui a été fait 
pour moi", dira Moreau, dont l'érotisme transparaissait. 
    "Moderato Cantabile" (Brook, 1960) lui vaut le prix 
d'interprétation féminine à Cannes. La gloire s'installe avec 
"Jules et Jim", le rôle de tentatrice d'"Eva" (Losey), "Le 
Procès" (Welles), "Le Journal d'une femme de chambre" (Bunuel), 
"La mariée était en noir" (Truffaut, 1968). 
    Orson Welles la dit "meilleure actrice du monde". 
    Vieillir lui a peu coûté car elle était accoutumée de longue 
date, disait-elle, à plaire sans le devoir à la beauté physique. 
    Celle qui n'eut guère "la mémoire qui flanche" a beaucoup  
écrit et discouru sur d'autres. Elle espérait "laisser un beau 
jardin" avant de disparaître.  
 
 (Philippe Bas-Raberin, édité par Yves Clarisse) 
 
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