"Politique monétaire : Bernanke - Draghi, qui a raison ?" - Le débat de la semaine avec le Cercle des économistes (Jacques Mistral)

le
24
Jusqu'où ira la Fed pour soutenir l'économie américaine ? Va-t-on vers une convergence des politiques monétaires de part et d'autre de l'Atlantique ? Pour Jacques Mistral, la fin annoncée du Quantitative Easing va entraîner quelques turbulences.

Les politiques budgétaires arrivées au bout du rouleau, le salut a semblé reposer de plus en plus sur la seule politique monétaire et sur l'adoption de méthodes « non-conventionnelles »; mais chacun en la matière semble avoir sa doctrine, on a souvent opposé les stratégies de Ben Bernanke et de Mario Draghi. Seraient-elles en train de converger ?

La BCE a généreusement refinancé les banques qui financent les Etats mais elle a toujours eu un oeil sur la fin de cette période de distribution massive de liquidités ; pour restaurer le calme sur les marchés de dette européens, elle a déclaré être prête à se porter acquéreuse de titres publics sur le marché secondaire sans que cet engagement ait été testé ; elle se montre ainsi adepte du pragmatisme sous le regard soupçonneux de la Bundesbank et de la Cour constitutionnelle allemande. La Fed a été plus audacieuse, sauvant une industrie financière en faillite avant de faire de même avec le gouvernement fédéral qu'elle finance directement en achetant les titres du Trésor américain sur le marché primaire; mais on la sent inconfortable devant cette utilisation massive de la fameuse « planche à billets » et on la voit tenaillée par le désir de ramener la voilure.

En juin 2013, c'est une nouvelle fois l'Amérique qui fait les nouvelles ; le président de la Fed, Ben Bernanke, a en effet commencé à suggérer que l'amélioration de la conjoncture américaine (pourtant bien incertaine) allait permettre à l'institut d'émission de réduire son programme d'achats de titres publics : mauvais temps pour les marchés financiers, drogués par l'abondance des liquidités, mauvais temps pour l'Amérique car il est difficile d'imaginer la reprise et les finances publiques résister à la hausse des taux qui se profile, mauvais temps enfin pour les pays émergents qui ont immédiatement été secoués par un nouvel afflux de capitaux.

Franchement, il y a de quoi être perplexe devant l'état du débat de politique monétaire. Vis-à-vis de ceux qui prêchent une austérité renforcée, il est facile de s'en remettre au bon sens populaire qui sait que, lorsqu'on est au fond d'un trou et que l'on souhaite en sortir, il faut d'abord s'arrêter de creuser ; et il y a d'excellentes justifications analytiques à cela. Mais la confiance récemment accordée à tout ce qui est « non-conventionnel » est tout aussi suspecte et même inquiétante. Aurait-on oublié que la croissance incontrôlée des liquidités est le facteur caché derrière les désordres passés de la finance, que la croissance incontrôlée de la liquidité a été la condition permissive de la crise dans laquelle nous nous débattons toujours ?

Recourir durablement au même traitement, c'est clairement préparer la prochaine bulle (beaucoup pensent que nous y sommes déjà), la prochaine crise, la prochaine récession ; et cette fois, il y aura peu de chances que l'on sache en contrôler les développements comme les gouvernements et les banques centrales ont pu le faire en 2009. Même lorsque le soutien à des mesures constamment plus audacieuses vient d'un Prix Nobel comme Paul Krugman, il faut reconnaitre que l'argument en faveur d'un sauvetage par la monnaie est fragile et présente plutôt toutes les apparences d'un sauve-qui-peut.

La tragédie monétaire de notre temps, c'est que l'économie mondiale est artificiellement sortie de la crise financière par une méthode non soutenable ; on a gagné du temps, tant mieux, mais le moment de vérité approche. Ben Bernanke annonçant la fin programmée du Quantitative Easing serait-il en train de converger vers Mario Draghi ? Cela annonce en tout cas une ère nouvelle. L'économie mondiale a été pendant des années droguée par l'argent bon marché ; peut-elle maintenant se libérer de cette addiction, et au prix de quelles nouvelles tensions ? Ce qui est certain, c'est que l'économie mondiale est à un tournant dangereux : elle est toujours en convalescence mais s'engage dans la voie d'une normalisation monétaire qui s'annonce plus que problématique.

Jacques Mistral


Pour poser vos questions à Jacques Mistral, cliquez ici. Il vous répondra mercredi 26 juin à 17h.

Jacques Mistral est Senior fellow de la Brookings Institution à Washington et Conseiller spécial de l'IFRI (l'Institut Français des Relations Internationales), Président de l'Association Paul Ricoeur et membre du CA de BNP Paribas Cardif. Il a été en 2012 Pierre Keller visiting Professor of public policy, Harvard Kennedy School ; en 2013, il est visiting Professor à l'Université de Nanjing et à l'Université du Michigan.
Ses principaux domaines d'expertise sont l'économie et la finance internationale, les politiques macro-économiques, les Etats-Unis, la Chine et l'Eurozone.

Le Cercle des économistes a été créé en 1992 avec pour objectif ambitieux de nourrir le débat économique. Grâce à la diversité des opinions de ses 30 membres, tous universitaires assurant ou ayant assuré des fonctions publiques ou privées, le Cercle des économistes est aujourd'hui un acteur reconnu du monde économique. Le succès de l'initiative repose sur une conviction commune : l'importance d'un débat ouvert, attentif aux faits et à la rigueur des analyses. Retrouvez tous les rendez-vous du Cercle des économistes sur leur site.

Vous devez être membre pour ajouter des commentaires.
Devenez membre, ou connectez-vous.
  • launor le mercredi 26 juin 2013 à 21:24

    C'est la foule des emprunteurs qui "contrôle" la quantité d'argent en circulation.

  • brunetm7 le mercredi 26 juin 2013 à 08:46

    Mais Monsieur Mistral a lu le rapport de la BRI... quel bon élève!

  • c.voyant le mercredi 26 juin 2013 à 07:48

    e pensez-vous de la citation de James A.Garf@ield, ancien président des Etats-Unis.« Quiconque contrôle la quantité d’argent dans ce pays est maitre absolu de toute l’industrie et de tout le commerce…Et si vous savez que le système tout entier est facilement contrôlable, d’une façon ou d’une autre par quelques hommes tout puissants, pas besoin de vous expliquer quelle est l’origine des périodes d’inflation et de dépression »

  • idem12 le mercredi 26 juin 2013 à 07:32

    @carrel6j je crois plutôt que c'est vous qui n'avez pas bien compris...les QE ne couvrent pas la dette mais permettent juste aux US de financer leur dépenses courantes, en s'endettant encore plus. Ce système touche à sa fin...espérons qu'il ne sera pas remplacer par quelque chose de pire..

  • launor le mardi 25 juin 2013 à 20:34

    l'illusion c'est de croire qu'une croissance réelle infinie est possible dans un monde fini. Les économistes sont à leur manière des utopistes. Les réalistes savent qu'il ne faut plus compter sur une croissance réelle compte tenu des pénuries actuelles ou futures(MP, espace ,biomasse),on peut certes compter sur la croissance de l'illusion (inflation ou marchandisation des biens publics) mais encore faut il faire passer la pillule .

  • LERINS le mardi 25 juin 2013 à 14:31

    Pour renouer avec une croissance vertueuse et en finir avec un modèle économique dangereux basé sur un endettement croissant, il serait grand temps de stimuler au maximum les investissements privés sainement autofinancés en adoptant sans tarder le principe fiscal, digne d'une vraie démocratie, décrit dans le blog intitulé : REMBOURSER LA DETTE PUBLIQUE SANS APPAUVRIR LES CITOYENS.

  • MNY-2012 le mardi 25 juin 2013 à 10:30

    Ravi Batra, avait fait la synthèse de ces theories macro-economiques et avait su prédire les crises majeurs depuis 30 ans...Au début, il fut recu dans toutes les chancelleries, aujourd'hui, il est moqué comme un clown sur les chaines de TV quand il est invité! Pourquoi? Pourquoi ces bigleux 1ers de la classe passent en boucle à la place?

  • paullan4 le mardi 25 juin 2013 à 10:07

    La "fin de l'illusion" a du venir très vite pour Mistral qui avait appelé, avec d'autres "economistes" a voter Holande!

  • zwang12 le mardi 25 juin 2013 à 08:55

    Le milieu financier mourra de soif si l'on referme le robinet d'QE, ou de l'inondation si l'on continue QE.

  • vavavoom le mardi 25 juin 2013 à 00:28

    * +1 à SilvoCa me fait penser à BFM (que j'écoute qd mm comme un c...) où ils réussissent à tenir l'antenne pendant des heures chaque jour, en interviewant d'éminents spécialistes qui finissent tous par conclure qu'il y a 3 possibilités pour demain :* Une prise de bénéfices (comprendre une légère baisse)* Une stabilisation sur les fondamentaux* Un rebond techniqueSans oublier bien entendu une forte hausse ou une baisse brutale, dues à des événements imprévisibles...