Pogba - Rondeau : « Justifié économiquement et valable financièrement »

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Pogba - Rondeau : « Justifié économiquement et valable financièrement »
Pogba - Rondeau : « Justifié économiquement et valable financièrement »

Paul Pogba est devenu le joueur le plus cher de l'histoire dans la nuit de lundi à mardi. Pour Pierre Rondeau, professeur d'économie à la Sports Management School et auteur du livre Coût Franc, le transfert du Français à Manchester United est valable aussi bien financièrement, que justifié économiquement, et devrait profiter au club bien au-delà du simple rectangle vert.

Manchester United renforce-t-il son pouvoir de séduction avec l'arrivée d'un tel joueur ? Doit-on s'attendre à voir débarquer d'autres sponsors ? Oui et non. Je dirais qu’il était déjà très fort avant l’arrivée de Pogba (le joueur a accepté de renoncer à 80% de ses droits commerciaux pour signer chez les Reds Devils) mais que son image pourra se renforcer, notamment au reste du monde (l’annonce faite à 1h45 du matin par exemple, afin de toucher le public américain et asiatique), et annoncer sa volonté de (re)devenir le meilleur club du monde. C’est un peu la même politique du Real dans les années 2000 avec les Galactiques. Dépenser toujours plus, surtout pour être connu, signer des contrats et des partenariats commerciaux et devenir le club le plus riche du monde (mais sans forcément tout gagner sportivement). Manchester aurait ce même projet, bien qu’il puisse aussi viser la performance sportive (avec Mourinho, Martial, Ibrahimovic, etc.). C’est un cercle vertueux économique : on dépense pour être connu. On est connu, on vend des maillots et on signe des partenariats régionaux à l’échelle du globe. On devient riche et on dépense. On dépense pour être connu, etc. Quel impact sur Manchester United en terme d'image, de revenus merchandising, pour un club qui vend déjà beaucoup de maillots ? Pogba, sur la toile, c’est plus de 4 millions de followers, soit autant de fans potentiellement consommateurs de goodies libellés Paul Pogba. C’est une donnée importante pour Manchester, qui va en tirer profit. Économiquement, j’ai étudié la corrélation entre puissance sur les réseaux sociaux (la valeur 2.0) et le salaire des joueurs, leur valeur financière. Toutes choses égales par ailleurs, un joueur vaudra toujours plus cher et aura toujours un meilleur salaire s’il a une forte visibilité sur internet. Autrement dit, si on prend deux joueurs, de strictement même niveau, même âge, même poste, celui avec plus de fans sur Twitter aura un meilleur salaire. C’est la puissance immatérielle. La logique est facile à comprendre avec Pogba et Manchester : avoir un joueur coté, actif et présent sur facebook, twitter et instagram, c’est créer une communauté, une base-fan qui va s’associer à la maison du joueur, à son club. Quand Pogba mettra des vidéos de Manchester United, ses millions de fans suivront Manchester United. C’est une potentialité de futurs consommateurs. Par exemple, l’annonce faite à 1h45 du matin en France pour l’officialisation du transfert, c’est aussi pour toucher le monde entier, pas seulement l’Europe, trop fidèle en ses clubs (les supporters européens restent fidèles, si on supporte Chelsea, on ne va pas aller acheter un maillot Manchester). 1h45 du matin c’est 7h45 en Asie, au moment où les gens se réveillent, regardent la télé avant de partir au boulot, c’est 19h45 en Amérique, première partie de soirée, très forte audience médiatique. Tout bénéf pour le club. Il est certain que le transfert de Pogba sera rapidement rentabilisé économiquement. Pogba est-il un investissement si colossal ? Oui et non, et ici la réponse risque d’être plutôt compliquée. Les 120 millions d’euros peuvent apparaître, pour le commun des mortels, plutôt élevés. Surtout pour un jeune joueur qui n’a pas une vocation offensive et qui n’a rien prouvé sur la scène internationale tant collectivement (pas de titre continental tant avec la France qu’avec la Juventus) qu’individuellement (pas de ballon d’Or). Puis les gens, les observateurs du ballon rond peuvent se focaliser sur la période de crise, sur l’endettement massif du foot européen, sur la corruption qui touche le football et sur les problèmes sociaux et sociétaux pour critiquer ce transfert colossal. Néanmoins, il est, à la fois justifié économiquement et valable financièrement. Premièrement, il ne représente « que » 23% du total du budget de Manchester United, estimé à 520 millions d’euros par le cabinet Deloitte. Ce qui est légèrement plus élevé qu’en 2001 et en 2002, lorsque ManU avait acheté Veron (19.61%) et Ferdinand (19.74%). A l’époque, personne n’avait crié au scandale pour la simple et bonne raison que la fortune de Manchester n’était pas aussi élevée. Et c’est en 2016 que cela change. Tout cela est dû à l'explosion des droits TV ? Oui, c’est la deuxième raison qui explique que ce transfert ne soit pas si colossal : Manchester United est richissime grâce à l’explosion des droits TV anglais qui ont provoqué une hyper-inflation des indemnités de transferts vers ce championnat. Dorénavant, les clubs se partagent 2.2 milliards d’euros par an et à cela se rajoute les droits TV internationaux mirobolants de la ligue la plus suivie au monde. Autrement dit, ils ne jouent pas dans la catégorie du commun des mortels. Les 120 millions d’euros de Pogba ne représentent « que » 23% du budget du club. Zidane, lorsqu’il a signé au Real en 2001, c’était 54% du budget de Madrid. Là, c’était COLOSSAL. Ici, c’est un juste retour économique : « nous sommes si riches que nous pouvons dépenser sans compter ». Ensuite, Manchester United a réussi à négocier une part intéressante sur le contrat de Pogba : 80% de ces droits commerciaux seront rétrocédé au club. Ainsi, l’équipe peut espérer rebondir sur son investissement et renflouer ses caisses à travers les ventes de maillots floqués Pogba et les différentes publicités signées à son nom.  Le Real, dans cette catégorie, fait mieux, puisque ce sont 100% des droits qui sont cédés lorsqu’un joueur signe à la maison blanche. Ces mêmes droits sont ensuite renégociés à chaque nouveau contrat (ce qu’a fait, par exemple, Cristiano Ronaldo) : ce n’est pas le club qui s’honore de la présence d’un joueur, ici c’est le joueur qui est fier de porter la tunique et accepte des concessions (le PSG ne pourra jamais se permettre cela, c’est encore un nain sur la hiérarchie symbolique du foot). Enfin, une chose intéressante, les clubs anglais ont l’obligation d’inscrire au moins 8 joueurs formés en Grande-Bretagne sur les 25 qui participeront à la Premier League, en début d’année. Contrainte imposée dans le but de favoriser la sélection locale. Or, d’après la FIFA, Pogba a été formé en Grande-Bretagne. Il est arrivé à 16 ans à Manchester, en provenance du Havre. Sur le marché des joueurs locaux, il est un top-players, une super-star. La théorie économique des superstars explique très bien ce phénomène : étant rare, puisque bon ET formé en Angleterre, son prix, entre une offre faible et une demande élevé, explose. Les 120 millions d’euros deviennent donc légitimes économiquement parlant.   Propos recueillis par Quentin Migliarini  
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