Plus de 245 morts dans une mine turque, 120 disparus

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LE BILAN DE LA CATASTROPHE MINIÈRE EN TURQUIE S'ALOURDIT
LE BILAN DE LA CATASTROPHE MINIÈRE EN TURQUIE S'ALOURDIT

par Ece Toksabay

SOMA Turquie (Reuters) - Le bilan de l'accident survenu dans une mine de l'ouest de la Turquie dépasse les 245 morts, selon un nouveau bilan établi mercredi soir à mesure que s'amenuisent les espoirs de retrouver des survivants parmi les quelque 120 mineurs toujours pris au piège.

Face à ce qui s'annonce comme l'une des plus graves catastrophes industrielles de l'histoire turque, plusieurs milliers de personnes ont manifesté dans le centre d'Istanbul pour demander la démission du gouvernement de Recep Tayyip Erdogan dont la responsabilité est mise en cause dans cet accident.

La police turque a fait usage de gaz lacrymogènes et de canons à eau pour disperser les protestataires qui s'étaient réunis sur l'avenue Istiqlal.

Le Premier ministre Erdogan, qui s'est rendu sur place après avoir annulé un déplacement en Albanie, est accusé par l'opposition d'avoir ignoré des avertissements répétés au sujet de l'insécurité dans les mines de Turquie, qui pourrait connaître là sa plus grave catastrophe industrielle.

Au lendemain du déclenchement d'un incendie dans cette houillère de Soma, à près de 500 km au sud-ouest d'Istanbul, les espoirs, déjà faibles, de retrouver des survivants s'amenuisent en raison des émanations mortelles de monoxyde de carbone, responsables des décès déjà constatés.

"En tant que nation de 77 millions de personnes, nous éprouvons une douleur très profonde", a dit Recep Tayyip Erdogan lors d'une conférence de presse organisée à l'issue d'une visite du site.

Interrogé sur les conditions de sécurité dans cette mine, le chef du gouvernement a répliqué en énumérant une liste d'accidents similaires survenus à travers le monde depuis 1862. "Des explosions comme celle-là dans des mines se produisent tout le temps. Ce n'est pas comme si ça n'arrivait pas ailleurs dans le monde", a-t-il dit.

L'incendie, qui s'est déclaré peu après 15h00 (12h00 GMT) mardi, a provoqué une coupure de courant et mis à l'arrêt les colonnes de ventilation et les ascenseurs. Après s'être activés durant toute la nuit, les secours continuaient mercredi d'injecter de l'oxygène dans les galeries de la mine pour tenter de maintenir en vie les mineurs coincés sous terre.

Des milliers de proches et de collègues des mineurs se sont rassemblés aux abords de l'hôpital de la ville dans l'espoir d'obtenir des informations.

COURT-CIRCUIT OU SURCHAUFFE?

L'explosion s'est produite au moment du changement d'équipes, ce qui laisse planer une incertitude quant au nombre exact de mineurs sous terre à l'heure du drame. Le ministre de l'Energie, Taner Yildiz, a déclaré mardi soir, à son arrivée sur les lieux, que 787 mineurs se trouvaient alors dans la mine.

La société exploitant la mine, Soma Komur Isletmeleri, a annoncé mercredi que près de 450 de ses employés avaient pu être sauvés à la suite de l'incendie, dont l'origine demeure inconnue.

"La propagation de monoxyde de carbone survenue en conséquence est, malheureusement, la cause des pertes en vies humaines", écrit-elle dans un communiqué.

L'explication avancée dans un premier temps était une explosion dans un transformateur électrique, provoquée par un court-circuit, selon les autorités. Membre dirigeant et ancien patron de la Chambre des mines de Turquie, Mehmet Torun, qui se trouve sur place, a pour sa part évoqué une surchauffe dans une galerie désaffectée, d'où se répandrait en conséquence du monoxyde de carbone à travers la mine.

"Ils ventilent les puits mais le monoxyde de carbone tue en trois à cinq minutes", a-t-il dit à Reuters au téléphone, en estimant que le bilan définitif pourrait atteindre 350 morts.

"A moins d'un énorme miracle, nous ne devons pas nous attendre à voir quiconque sortir vivant", a-t-il ajouté, tout en n'écartant pas l'infime possibilité que des mineurs puissent survivre dans des poches d'air.

Le ministre de l'Energie Taner Yildiz a dit "craindre que le bilan ne s'alourdisse (...). Je dois dire que nos espoirs s'amenuisent concernant les secours".

"Nous nous acheminons sans doute vers l'accident le plus meurtrier jamais survenu en Turquie", a-t-il dit.

Recep Tayyip Erdogan a décrété trois jours de deuil national.

INSPECTIONS

Une vaste chambre froide, normalement utilisée pour entreposer de la nourriture, et des camions frigorifiques ont été transformés en morgues de fortune, celle de l'hôpital étant débordée.

Du personnel médical se présente régulièrement devant les parents et les collègues massés à l'extérieur de l'établissement pour lire la liste des rescapés pris en charge à l'intérieur.

"Cela fait tellement longtemps qu'aucune ambulance n'est arrivée que nous commençons à perdre espoir", dit Hatice Ersoy, une femme voilée de 43 ans assise sur le trottoir devant l'hôpital.

Les forces de l'ordre empêchent en revanche les proches de mineurs de s'approcher de l'entrée de la mine.

Il s'agit d'ores et déjà de l'accident minier le plus meurtrier en Turquie depuis le coup de grisou qui avait coûté la vie à 263 mineurs en 1992 dans la province de Zonguldak, au bord de la mer Noire.

Le ministère du Travail a déclaré mardi soir que ses inspecteurs avaient effectué régulièrement des visites dans la mine de Soma, la dernière remontant au mois de mars, et qu'aucune irrégularité n'avait alors été notée.

Mais le Parti républicain du peuple (CHP, opposition laïque) a vu voici trois semaines sa demande d'enquête parlementaire sur les conditions de travail et de sécurité dans la région des houillères de Soma rejetée par le parti AKP au pouvoir, a déclaré Hursit Günes, un député CHP.

"Je vais renouveler aujourd'hui cette demande d'enquête parlementaire. Si le gouvernement a été averti de la situation et n'a rien fait, les gens vont être en colère, évidemment. L'opposition avait prévenu. Mais il règne une léthargie incroyable dans ce domaine", a dit Hursit Günes à Reuters.

En 2012, l'Organisation internationale du travail (OIT) déclarait que la Turquie avait le taux de mortalité sur les lieux de travail le plus élevé d'Europe et qu'elle figurait au le troisième rang mondial. Entre 2002 et 2012, plus de 1.000 mineurs turcs ont perdu la vie sur leur lieu de travail, selon les statistiques de l'OIT.

(Avec Yesim Dikmen à Soma, Humeyra Pamuk, Ayla Jean Yackley, Dashan Afanasieva et Evrim Ergin à Istanbul, Gulsen Solaker et Jonny Hogg à Ankara; Guy Kerivel, Tangi Salaün, Jean-Stéphane Brosse, Eric Faye et Bertrand Boucey pour le service français)

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