Pas toujours facile la vie de châtelains

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Tradition familiale pour les uns, rêve d’enfant ou folie des grandeurs pour les autres… Posséder une demeure historique n’a cependant rien d’un long fleuve tranquille. Témoignages.

Le châtelain des temps modernes n’a décidément plus grand-chose à voir avec l’image qu’il véhiculait autrefois. Qu’il soit le maître des lieux depuis des siècles ou qu’il ait «craqué» pour une bâtisse flanquée de tourelles en ruine, il n’est pas toujours fortuné. Et, s’il parvient tant bien que mal à assumer l’entretien courant de sa propriété, les travaux de rénovation ou de restauration ressemblent plutôt à un parcours du combattant. Car le châtelain d’aujourd’hui doit batailler sur tous les fronts pour décrocher les subventions qui lui permettront de maintenir la demeure en bon état de conservation. Entre un toit qui s’éventre, une muraille qui s’effondre, une installation de chauffage qui rend l’âme… une chose est sûre: la passion des vieilles pierres coûte très cher et peut s’avérer un vrai gouffre financier.

Transmettre à tout prix

Aymeri et Cécilia de Montalembert en savent quelque chose. Propriétaires du château de Lassay (Mayenne), une forteresse du XVe siècle flanquée de huit tours, ils se confrontent tous les jours aux joies et pièges de sa restauration.«Il appartient à la famille depuis la Restauration et nous voulons le transmettre à nos enfants», explique Cécilia de Montalembert. Pour s’en donner les moyens, ce couple a d’abord résolu les problèmes d’indivision. «Elle constitue, en effet, l’un des problèmes les plus récurrents de ce type de propriété, indique Murielle Gamet, de l’étude Cheuvreux Notaires. Lors d’une succession, plusieurs indivisaires se trouvent généralement en présence qui n’ont pas tous la même passion des vieilles pierres ou la même capacité d’investissement dans les travaux. La création d’une SCI offre davantage de souplesse.»

Les Montalembert ont cependant dû faire face à bien d’autres tracas. Avec la tempête de 1999, le château a été très endommagé sans pouvoir bénéficier d’indemnisation des assureurs. Seuls les travaux les plus urgents ont pu être réalisés. La restauration de la tour Lavoisier vient notamment de s’achever grâce au soutien de la direction régionale des affaires culturelles (Drac), de la Fondation pour les monuments historiques, de la Demeure historique et même de fonds européens. Le mécénat de French Heritage Society y a contribué aussi, qui réunit des Américains, amoureux du patrimoine français. «Pour cette restauration, nous sommes heureux d’avoir réuni les fonds nécessaires», se réjouit Cécilia de Montalembert. Une partie de la bataille est ainsi gagnée, mais une autre attend les propriétaires de Lassay. Le château nécessite en effet des travaux de restauration plus considérables encore. L’édifice étant classé monument historique dans sa totalité, Aymeri et Cécilia de Montalembert ont, de nouveau, sollicité la Drac, mais l’architecte pointe du doigt un problème plus global d’équilibre des charpentes de l’ensemble du château. Certains murs risquent de s’effondrer ce qui pose, en outre, un problème de sécurité. Qui plus est, la Drac, très sourcilleuse sur la qualité de la restauration en général, imposait la réutilisation des éléments d’origine des charpentes actuelles pour refaire les nouvelles, mais cela n’a pas été possible, rien n’étant réutilisable.

Le chantier a surtout coûté très cher à cause de la hauteur des échafaudages, ce qui a littéralement doublé le devis des travaux! Certes, il est possible de déduire de ses revenus les charges liées à l’entretien et à la conservation d’un bien dans des proportions qui varient selon que le bâtiment est classé ou non et qu’il est ou non ouvert à la visite. Le taux de réduction d’impôt s’établit à 100 % si le bien est ouvert au public mais descend à 50 % dans le cas contraire. Reste qu’il faut payer d’abord avant de bénéficier de cette possibilité.

Un don qui coûte cher

Dans les Landes, la famille Fabre se heurte aux mêmes difficultés pour assurer la survie du château de Caumale qu’elle a reçu en donation il y a une quinzaine d’années. Un étonnant château gascon, répertorié dans la famille depuis six générations. Mis en fermage durant des années, il était littéralement tombé en ruine. «Lorsque nous l’avons vu, notre première impression a été très mitigée, se souvient Geneviève Fabre. Nous étions à la fois impressionnés par l’atmosphère qui se dégageait du château et par son état de délabrement, ce qui a failli nous faire renoncer à ce don, mais la rencontre avec le prêtre du village a tout changé car il possédait des archives très intéressantes sur son histoire singulière.» La première priorité du couple a donc été de faire inscrire le château aux monuments historiques. Sans cette inscription, en effet, pas question de subvention de la Drac pour financer les travaux qui s’imposaient, les toitures menaçant de s’effondrer. La famille Fabre n’a pas hésité non plus à frapper à d’autres portes. «Nous nous sommes adressés à La Demeure historique et aux Vieilles maisons françaises qui nous ont accordé, chacune, 15.000 € de subvention, explique Geneviève Fabre.French Heritage Society nous a également octroyé 15.000 dollars grâce au passé colonial du château et à ses liens avec la Louisiane et Philadelphie.»

Pour les toitures, la Drac a finalement apporté 20 % du montant nécessaire aux travaux. Les plafonds ont également bénéficié d’une levée de fonds de My Major Company à hauteur de 3000 € grâce à de généreux donateurs. Quant aux sommes investies par la famille, les Fabre préfèrent rester discrets, se contentant d’évoquer les quelques centaines de milliers d’euros déjà engloutis. Et ce n’est pas terminé. «Nous devons aussi restaurer tous les communs et la grande salle des chais», poursuit Geneviève Fabre. Cette salle servira à développer une activité de réceptions (mariages, notamment). Une façon de compléter les revenus du château et de pouvoir faire face à son entretien. Ce n’est pas l’unique raison. «Mon amour pour cette demeure est total et j’essaie de le faire partager à d’autres en l’ouvrant à la visite tout l’été», conclut-elle.

Une passion dévorante

La même passion anime Edouard de Vitry. Mais lui n’a pas hérité d’un château, il l’a acheté. Un rêve qu’il nourrissait depuis longtemps. «Je suis un incorrigible amoureux des vieilles pierres», s’exclame-t-il. Et, quand on lui a proposé d’acquérir, en 2009, le château de La Rivière, non loin de Chartes, en Eure-et-Loir, le coup de foudre a été immédiat. «Il est rarissime qu’un tel château ou son parc n’ait pas été modifié substanciellement au XVIIIe ou au XIXe», poursuit ce passionné. Construite au début du XVIIe siècle sous l’impulsion du premier chancelier d’Aligre, la demeure est restée dans la famille d’Aligre jusqu’en 1926 puis fut vendue à différents propriétaires dont une famille du showbiz très connue. A une époque, on pouvait alors y rencontrer Michel Audiard, Jean Gabin ou encore Lino Ventura…

Depuis six ans, Edouard de Vitry a fait un travail considérable. «J’ai d’abord nettoyé les 40 hectares du parc, à l’abandon depuis près d’un siècle et maintenant classé; repris les toitures des communs, rénové un logement de gardien, paré à quelques urgences (canaux, murs de soutainement), remonté les murs du potager et je reconstruis maintenant le pont d’accès», explique-t-il. Lui aussi s’est adressé à la Drac pour décrocher une aide. Il a également obtenu le soutien de La Demeure historique et des Vieilles maisons françaises.«Elles ont été les moteurs de la convention de mécénat signée avec la Fondation pour les monuments historiques , d’une donation privée et d’une autre de French Héritage Society... Si ces aides ne couvrent pas la moitié des dépenses, elles apportent un encouragement moral fort, une reconnaissance de la qualité des travaux par des tiers exigeants. De gros travaux restent à faire et des partenariats de long terme seront nécessaires», conclut Edouard de Vitry. Le château est ouvert à la visite depuis 2010 et son propriétaire envisage diverses activités d’accueil qui contribueront à financer la suite des restaurations et les charges courantes…

Des activités annexes

Au manoir de Rosières (en Côte-d’Or), le parcours de Bertrand Bergerot est pour le moins atypique.«Mes grands-parents étaient fermiers de la propriété depuis 1930, explique-t-il. En 1980, lorsque les propriétaires ont décidé de vendre, je ne pouvais me résoudre à l’idée que la propriété où j’avais tous mes souvenirs d’enfance pût m’échapper et j’ai réussi, à force de persuasion, bien que mon père n’ait jamais été très chaud pour se lancer dans l’aventure, à racheter la propriété.» A l’époque, le manoir ne valait qu’une bouchée de pain: 45.000 €! Mais il nécessitait des travaux colossaux: 120.000 €, au bas mot, rien que pour la réfection de la toiture (800 mètres carrés).

Bien que l’édifice soit classé depuis 1930, Bertrand Bergerot n’a pas perçu beaucoup d’aides. «Je suis contrôleur à la SNCF et ma femme est en disponibilité du conseil général, notamment pour s’occuper de la gestion du château. Nous n’avons donc pas de gros revenus et la seule solution pour remettre en état le manoir était de tout refaire moi-même.» Or, pour la Drac, les subventions ne sont accordées que si la maîtrise d’œuvre est conduite par un architecte et si les travaux sont réalisés par des entreprises qualifiées. «J’ai renoncé à leur subvention!», confie encore Bertrand Bergerot. Avec La Demeure historique, il a tout de même accepté de signer une convention de mécénat pour la restauration d’un porche du XVe siècle comprenant fenêres à meneaux, cheminée, portail... Soit 20.000 € de travaux, en espérant le maximum du mécenat .

Faute de moyens, ce propriétaire n’est pas à court d’idées. Il a, par exemple, accueilli un chantier école pour la restauration des plafonds peints du XVIIe de la grande salle, en partenariat avec l’école d’Avignon et les mécènes de la Demeure Historique. Au quotidien, pour faire face aux charges d’entretien, Bertrand Bergerot ouvre le manoir aux visiteurs, ce qui lui procure 8000 € de revenus par an, et il a aménagé des chambres d’hôte dont il reçoit entre 35.000  € par an. «Cela couvre au moins l’assurance, le chauffage et quelques menus travaux!» Mariages et autres réceptions ont bien été envisagés, mais ce propriétaire y a renoncé. La raison? Les dégradations qu’elles entraînent souvent. Sans compter les risques d’accident. «Un jour, un enfant a failli se noyer. En outre, après la tempête de 1999, plus aucune compagnie française n’a voulu m’assurer, indique Bertrand Bergerot. J’ai dû m’adresser, durant un temps, à une compagnie anglaise.» Aujourd’hui, ce propriétaire insatiable rêve de creuser les douves comblées au XIXe siècle. Un travail colossal puisqu’elles font 100 mètres de long , 10 mètres de large et 8 mètres de profondeur… Pour l’instant, Bertrand Bergerot estime avoir injecté 600.000 € dans son manoir, estimé aujourd’hui à 1,1 million d’euros!

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