Pas de trêve hivernale pour les précaires énergétiques

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par Marion Douet

PARIS (Reuters) - Ils se chauffent au bois, au pétrole ou à 15 degrés maximum, s'éclairent à la bougie et se lavent dans une casserole d'eau chaude : des moyens de fortune sont utilisés par les Français précarisés pour réduire leur facture énergétique.

En France, 3,8 millions de ménages, soit près de 9 millions de personnes, peinent à payer leurs dépenses de gaz ou d'électricité et y consacrent au moins 10% de leurs revenus, selon l'Insee et la Fondation Abbé Pierre.

Et, contrairement à une idée répandue, les coupures pour impayés ne connaissent pas de trêve généralisée en hiver.

"C'est un phénomène croissant qui s'aggrave avec la crise économique et la hausse du prix de l'énergie", explique Bruno Lechevin, délégué général du Médiateur national de l'énergie.

Entre 2010 et 2011, les tarifs de l'électricité ont augmenté en moyenne de 8% et ceux du gaz de 25%, rappelle-t-il.

Signe de l'amplification du phénomène, de nouvelles franges de la population, comme les salariés, s'adressent désormais à lui. Mais les foyers les plus vulnérables - familles monoparentales, retraités et bénéficiaires de minimas sociaux - concentrent l'essentiel des "précaires énergétiques".

Une habitante du Haut-Rhin de 57 ans, qui ne souhaite pas divulguer son nom, peine à payer ses 62 euros mensuels de facture énergétique avec 540 euros de revenus.

Même ces jours-ci, où le mercure devant chez elle se fixe aux alentours de -10 degrés, elle s'endort avec plusieurs pulls et choisit la bougie allumée lorsqu'elle veut lire.

"Le soir, je me couche avec des bougies partout, tout simplement parce que cela ne coûte rien", raconte-t-elle. "Je ne peux presque plus payer l'électricité tous les mois. Ne me parlez pas du risque, je n'ai pas le choix."

Les systèmes de chauffage et d'éclairage d'appoint sont souvent pointés du doigt pour leurs dangers, comme les intoxications au monoxyde de carbone ou les incendies.

"COMME UN GLAÇON"

Sur le long terme, l'absence de chauffage abîme la structure des bâtiments mais aussi la santé de leurs occupants.

"Lorsqu'on ne chauffe pas, l'air est humide. Cela crée des moisissures, des dégradations des murs et de la qualité de l'air", explique Marie Moisan, du réseau des acteurs de la Pauvreté et de la Précarité Énergétique (Rappel).

"Les habitants ont tendance à développer des maladies respiratoires, cardio-vasculaires, des allergies et de la fatigue chez les personnes âgées".

Avec les questions de revenus, la mauvaise isolation est une des principales causes de la précarité énergétique. Certains logements, qualifiés de "passoires thermiques", dépensent plus du double de la consommation moyenne.

Marie Moisan souligne qu'une mauvaise toiture ou des murs trop minces augmentent jusqu'à 30% la facture de chauffage.

"Le parc français est très mal isolé : en moyenne, le bilan thermique des logements privés est noté entre D et E", loin de la meilleure note, A, ajoute-t-elle. "70% du parc a été construit avant la réglementation thermique. La rénovation est un véritable enjeu, c'est la seule solution pérenne."

Marie Wolff vit dans l'une de ces "passoires thermiques" à Bourg-la-Reine (Hauts-de-Seine), où son appartement engloutit chaque mois quelque 200 euros en gaz et en électricité.

Depuis qu'elle s'est installée en auto-entrepreneur il y a deux ans, ses revenus fluctuants l'ont conduite à un litige avec son fournisseur. Il y a 15 jours, son électricité a été coupée.

"Le premier soir, on tient, on se rassure. Le deuxième jour, je me suis résolue à demander de l'aide", raconte-t-elle.

Après quatre jours dans le froid, l'association des "Robins des bois - Droit à l'Energie" est venue rétablir le courant chez Marie Wolff. Elle propose aux personnes dans sa situation de rebrancher leur compteur puis de négocier directement avec le fournisseur l'établissement d'un échéancier.

"Ne plus avoir d'énergie, c'est la première marche avant la rue", estime Jean-Michel Mespoulède, vice-président de cette association qui s'appuie sur un réseau de professionnels.

LE MINISTRE S'ÉTONNE

La trêve hivernale pour les expulsions de logements ne concerne pas les coupures d'énergie, sauf pour les 300.000 foyers qui bénéficient du Fonds solidarité logement (FSL).

Les associations comme la Fondation Abbé Pierre réclament une extension pure et simple de cette trêve aux 3,8 millions de foyers en précarité énergétique et ont appelé mercredi les candidats à l'élection présidentielle à faire figurer dans leur programme la lutte contre ce phénomène.

Interpellé lors de cette journée consacrée au mal-logement sur les coupures hivernales, le ministre du logement Benoist Apparu a dit ne pas être au courant de cette pratique.

"Si effectivement on supprime 100% de l'électricité à quelqu'un en plein hiver, ça ne me paraît pas très malin", a-t-il dit à des journalistes, assurant qu'il allait se renseigner.

Dans les faits, les fournisseurs historiques de gaz et d'électricité déclarent avoir étendu cette trêve hivernale aux foyers bénéficiant des tarifs sociaux de l'énergie.

De plus, EDF assure avoir divisé par sept le nombre de coupures annuelles pour impayés de tous types depuis 15 ans, ce qui correspond à moins de 100.000 coupures. De son coté, GDF-Suez ne souhaite pas communiquer de chiffres.

Bruno Lechevin, du Médiateur de l'énergie, estime de son côté que le nombre de coupures effectives d'électricité "était probablement de l'ordre de 400.000 en 2010."

Le gouvernement a annoncé une automatisation des tarifs sociaux de l'énergie pour 2012. Pour EDF, le nombre de foyers bénéficiaires passera de 650.000 à 1,3 million mais l'électricien reste dans l'attente d'un décret d'application. GDF-Suez a déclaré l'appliquer depuis le 1er janvier.

Edité par Muriel Boselli et Yves Clarisse

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