Paris relance le chantier de la formation des imams

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* La première formation créée en 2008 à "La Catho" de Paris * Six diplômes civiques et civil * Le gouvernement veut les doubler d'ici fin 2015 * Manque d'élèves, public cible difficile à atteindre * La question théologique reste entière par Chine Labbé et Gilbert Reilhac PARIS/STRASBOURG, 17 mars (Reuters) - Dans une salle de cours de l'Institut catholique de Paris (ICP), avec vue sur le dôme de l'Eglise Saint-Joseph des Carmes, six séminaristes orthodoxes et trois musulmanes d'origine algérienne décortiquent l'étymologie du mot "laïcité". Comme chaque vendredi soir, ces élèves viennent parfaire leur connaissance du droit et de l'histoire français. Après un refus de la Sorbonne, c'est ici que la volonté politique de former à la laïcité les futurs imams et aumôniers musulmans de France a pris corps, en 2008, avec le soutien du ministère de l'Intérieur. "C'est un travail sur l'islam du juste milieu", juge Kamel Kabtane, recteur de la grande Mosquée de Lyon, où une formation similaire a été créée en 2012. "Ici, on ne peut pas dire la même chose qu'à Kaboul ou au Mali." Sept ans plus tard, le gouvernement, soucieux de lutter contre la radicalisation de certains jeunes et de limiter les interventions étrangères dans la deuxième religion de France, a annoncé qu'il encouragerait la multiplication de ces formations civiques et civiles d'un an, subventionnées par l'Etat à hauteur de 15.000 euros par étudiant. L'objectif, affiché depuis les attentats djihadistes de janvier, est de les porter de six à douze d'ici la fin de l'année et de les rendre progressivement obligatoires pour les aumôniers, dans l'armée, à l'hôpital et en prison. La France compte environ 2.500 mosquées et salles de prière et à peu près 1.800 imams en fonction. Souvent formés seuls ou à l'étranger, ceux-ci ne parlent pas toujours français et ont des profils très hétérogènes. Des religieux respectés, formés dans les meilleurs instituts ou autodidactes, côtoient des prêcheurs "autoproclamés", l'imamat n'étant régi par aucun statut. Seuls 25 à 30% sont de nationalité française, et plusieurs centaines sont envoyés pour de courtes durées par des Etats étrangers comme la Turquie, l'Algérie et le Maroc, selon un rapport remis en juillet au gouvernement. "Ce qu'on appelle l'islam à la française ne s'impose pas par le haut, il se construit par les pratiques quotidiennes des imams", souligne Romain Sèze, sociologue qui a suivi plus de trente imams pendant six ans. "De ce point de vue, les formations n'apporteront rien de révolutionnaire, mais elles iront conforter cette tendance, tout en armant mieux les imams pour appréhender les pressions de type néo-fondamentalistes ou radicales." "FAIRE LE PONT" En 2008, 27 étudiants musulmans ont pris place sur les bancs de La Catho, qui accueille aussi depuis trois ans de jeunes orthodoxes. Des formations du même type ont depuis été créées dans des universités publiques à Strasbourg, Lyon, Montpellier, Aix-en-Provence et Bordeaux. Axées sur le droit et l'histoire des religions en France mais se tenant à l'écart de la théologie, elles sont ouvertes aux étudiants de toutes confessions. "On trouve un très bel équilibre à Montpellier, où la moitié des étudiants sont des juristes et l'autre moitié des cadres religieux", dit Francis Messner, spécialiste du droit des religions et auteur d'un rapport sur ces formations. Saliou Faye, imam d'origine sénégalaise, est élève du diplôme strasbourgeois. A 58 ans, il dit trouver du réconfort dans l'histoire de la laïcité, philosophie politique née dans un combat. "La France a compris qu'il fallait sortir des confrontations. C'est quelque chose qui me rassure" par rapport à l'intégration de l'islam, dit-il. Mohamed Ben Akila, aumônier dans des hôpitaux parisiens, estime quant à lui que la formation suivie à La Catho --il est diplômé de la première promotion-- lui a permis de "faire le pont" entre le "monde" des croyants et celui des soignants, dans des situations aussi complexes qu'un refus de soins ou une fin de vie. De mieux "déceler" l'intrusion du prosélytisme, aussi. Ces études peuvent-elles pour autant être un remède contre la radicalisation, dans un pays où quelque 1.400 personnes sont impliquées dans des réseaux djihadistes, selon les autorités ? "Il n'y a pas d'outil miracle", estime Philippe Bordeyne, recteur de l'ICP. "En revanche, le travail de long terme qui est de former des responsables religieux plus à l'aise dans la société, plus éveillés, capables de démonter les préjugés, concourt à un travail de fond contre la radicalisation." MANQUE D'ÉLÈVES Mais si les élèves en sont satisfaits, ces formations peinent à rencontrer un large public --moins de 10 étudiants à Strasbourg cette année, 15 à Paris, 22 à Lyon, environ 200 dans toute la France à ce jour, selon le ministère de l'Intérieur. Les rivalités entre fédérations islamiques n'ont sans doute pas aidé, les grandes mosquées et organisations musulmanes ayant souvent servi de "prescripteurs", soulignent des observateurs. Pour Céline Pauthier, directrice du diplôme de Strasbourg, il est temps de communiquer davantage. "On a besoin du soutien des pouvoirs publics, par le biais des préfectures." Au manque d'étudiants s'ajoute la difficulté d'atteindre ceux pour qui ces cursus ont été conçus. "On vise un public qui n'a peut-être pas d'ordinaire d'accès facile à l'université." Le ministère de l'Intérieur a engagé des discussions avec certains pays "fournisseurs" d'imams détachés, dans le but d'intégrer ces diplômes à leur parcours. C'est dans cette perspective que Bernard Cazeneuve s'est rendu en Algérie en décembre dernier. Le doublement des diplômes devrait par ailleurs permettre une meilleure couverture du territoire. "Les deux ou trois premières années, nous avions des étudiants de Clermont-Ferrand", se souvient Claude Roëls, qui dirige le diplôme de l'ICP. "On est comme les gares SNCF, il faut que ça circule". Pour recruter plus largement, peut-être faut-il aussi réfléchir à "inverser le processus de formation", suggère le sociologue Olivier Bobineau, qui a dirigé le diplôme de La Catho à ses débuts. "Au lieu de faire venir les imams, aller vers eux, au coeur des mosquées, y être accueilli et marcher avec eux." Reste la question de la formation théologique des cadres musulmans, dans laquelle l'Etat n'a pas le droit de s'immiscer en vertu de la loi de 1905, souligne Francis Messner. ID:L6N0WI2HO En l'absence d'autorité religieuse, "tout le monde fait son islam à sa sauce", expliquait récemment à l'Assemblée nationale Mohamed Zaïdouni, président du Conseil régional du culte musulman de Bretagne. ID:nL5N0W73W0 Avec la réforme annoncée du Conseil français du culte musulman (CFCM), qui n'a jamais réussi à s'imposer depuis sa création en 2003, se posera sans doute la question de la création d'un "conseil religieux", soutenue par de nombreux responsables du culte. En attendant, Philippe Bordeyne se veut optimiste, et compare ces formations à une graine de moutarde. "C'est la plus petite de toutes les graines, mais elle fait un grand arbre", dit-il. "Seulement il faut un peu de temps." (avec Catherine Lagrange à Lyon, édité par Yves Clarisse)

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