Paris pousse Berlin dans les bras de l'Europe fédérale

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par Julien Toyer

BRUXELLES (Reuters) - Nicolas Sarkozy a certes perdu dimanche une bataille face à Angela Merkel en cédant sur la réforme du fonds de soutien à l'euro et l'évolution des missions de la BCE, mais le temps - et les marchés - pourraient bien lui donner raison à terme.

Car si l'Allemagne a refusé de revenir sur l'un des dogmes de la construction de l'euro - l'interdiction faite à la Banque centrale européenne de financer la dette des Etats -, elle n'en a pas moins accepté de faire un pas de plus dans l'intégration économique et budgétaire en acceptant des garanties accrues pour les dettes des pays en difficulté.

Les bases d'un accord franco-allemand posées pendant le week-end dernier à Bruxelles, qui devrait être entériné par le reste de la zone euro mercredi, prévoient que la puissance de feu du Fonds européen de stabilité financière (FESF) sera démultipliée via un double mécanisme.

D'une part, via une assurance partielle - sans doute à hauteur de 20% - des nouveaux titres de dette émis sur le marché obligataire primaire par les pays de la zone euro qui seraient chahutés sur les marchés.

D'autre part, via un nouveau "véhicule spécial" qui, alimenté par des fonds privés et garanti par le FESF, rachèterait de la dette de ces pays sur le marché secondaire.

Ces mécanismes, qui permettraient de multiplier par dix au maximum la capacité du FESF doté de 440 milliards, resteraient liés à des conditions strictes, selon le voeu allemand, mais ils renforcent encore l'arsenal européen.

D'autant que le FESF, qui peut désormais aussi émettre des lignes de crédit dites flexibles et être utilisé pour recapitaliser les banques, se fondra mi-2012 dans une structure permanente et aux reins plus solides encore : le mécanisme européen de stabilité (MES).

Celui-ci aura statut d'institution internationale et sera doté d'un capital "en dur" de 80 milliards d'euros et d'une réserve de capital "appelable" de 620 milliards d'euros, qui rendront sa transformation en banque et le recours à l'effet de levier à la fois plus facile et plus évident.

ENVIRONNEMENT PLUS PORTEUR

La question de donner accès au MES aux liquidités illimitées de la BCE se reposera donc d'elle-même, avec cette fois un environnement plus porteur.

Les Européens auront entamé une réforme des traités afin de muscler la gouvernance de l'euro et blinder les contrôles sur les Etats les moins orthodoxes sur un plan budgétaire.

La pression des Etats-Unis, des grands émergents, du Fonds monétaire international et des pays hors zone euro, largement favorables aux vues françaises de faire de la BCE le prêteur en dernier ressort de la zone euro, redoublera d'intensité.

Et les marchés auront quant à eux livré leur verdict sur la solution complexe et peu lisible sur laquelle s'est entendue le couple franco-allemand.

"Est-ce qu'une garantie de 20% ou 25% sera suffisante pour convaincre les investisseurs d'acheter les titres des pays concernés ? Est-ce que l'effet de levier sera suffisamment grand pour persuader les marchés que le FESF est à même d'offrir des liquidités à tous les pays de la zone en danger ?", demande Janis Emanouilidis, analyste au think tank European Policy Centre.

Un scepticisme largement partagé dans les cercles européens, où l'on a du mal à se convaincre que le modèle franco-allemand est celui qu'attendaient les marchés.

"Cette dernière soi-disant solution va se casser la figure très très rapidement et, quand ce sera le cas, la note de la France sera abaissée et alors nous serons dans de beaux draps", dit un responsable européen sous couvert d'anonymat.

LES MARCHÉS JUGERONT

Le président du Conseil européen, Herman Van Rompuy, a d'ailleurs laissé la porte ouverte à la question d'une participation de la BCE au processus de réforme du FESF.

"Dire que la BCE n'est impliquée en rien serait aller trop loin", a-t-il dit lors d'une conférence de presse à l'issue du sommet des dirigeants de la zone euro, dimanche soir.

A Paris comme à Bruxelles, des diplomates ayant suivi les discussions entre Nicolas Sarkozy et Angela Merkel au cours du week-end s'accordent à penser que la chancelière n'était pas si inflexible qu'elle veut bien le dire publiquement sur l'évolution des missions de la BCE.

Ces diplomates disent par ailleurs que l'idée française est loin d'avoir été remisée au placard et qu'elle fera sa réapparition au premier signe d'aggravation de la crise.

"Au bout du bout, ce sont les marchés qui jugeront. Avoir la BCE en soutien, c'est mieux que le contraire", explique l'un d'entre eux.

"Et le succès de la réponse européenne à la crise repose sur l'intervention de la BCE à un moment ou à un autre. Tout le monde en est convaincu", dit-il encore.

Julien Toyer, avec Yann Le Guernigou, édité par Yves Clarisse

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