"On prend mal le problème des banlieues", juge Patrick Braouezec

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PARIS (Reuters) - Député de Seine Saint-Denis, ancien maire de Saint-Denis et actuel président de la communauté d'agglomération Plaine Commune, dont les fenêtres des locaux high-tech donnent sur sa fierté, le Stade de France, Patrick Braouezec pense et respire la banlieue depuis des décennies. Cet élu apparenté communiste de 60 ans parle à Reuters de son sujet de prédilection.

Reuters: Y a-t-il un problème spécifique de la banlieue en France?

Patrick Braouezec: Je suis convaincu que les banlieues cristallisent toutes les questions de la société française. On prend mal le problème parce qu'elles ne sont que le révélateur d'une mutation et d'une crise de société beaucoup plus vaste qui émerge là où les situations sociales sont les plus difficiles. On n'arrive pas à régler le problème des banlieues parce qu'on ne l'a pas bien énoncé. La question que l'on devrait se poser, c'est comment on règle les problèmes de cette société, de cette mutation, de la crise que nous traversons.

Reuters: Le discours politique et médiatique sur la banlieue est-il adapté à la réalité des quartiers ?

P.B.: Quasiment personne ne parle de la banlieue en termes d'enjeu positif. Personne n'a de discours qui intègre cette question et qui dise 'on veut travailler avec ces gens qui vivent dans les banlieues pour construire avec eux un programme politique'".

Les médias n'inventent rien. Il y a une réalité qui est dure mais qu'on ne changera que dans un processus de non exclusion. La grande question qui est posée dans les métropoles, c'est 'est-ce qu'on continue à promouvoir des politiques d'exclusion, de ségrégation, d'enfermement - on se protège des pauvres parce qu'ils font tache dans le paysage - où est-ce que, au contraire, on enclenche un processus d'inclusion sociale, de partage de l'espace public, de faire vivre ensemble'.

Reuters: L'électorat de la banlieue est-il un enjeu pour la présidentielle ?

P.B.: Gagnera le second tour de la présidentielle celui qui aura réussi à mobiliser les banlieues populaires. Aujourd'hui, la banlieue est laissée pour compte. On a vu en 2007 une mobilisation très forte, notamment au second tour, de ces quartiers populaires. Je ne suis pas si sûr que ça marchera deux fois aussi spontanément. Le rejet de Sarkozy n'est pas suffisamment fort pour être la seule raison pour se déranger et il n'y a pas d'adhésion à un projet politique auquel ces quartiers puissent s'identifier. Il y a un risque d'abstention assez fort, même à la présidentielle.

Reuters: L'insécurité en banlieue s'aggrave-t-elle ?

P.B.: Ce qui a évolué négativement, c'est le nombre de jeunes qui sont en situation de décrochage et en lien avec tout ce qui est trafic parce que c'est la seule réponse qu'ils trouvent au problème qui leur est posé.

Il faut réinvestir la question de la prévention, donner des moyens à la justice qui traite des adolescents. Et il faut une police de proximité qui soit une police républicaine, qui se comporte avec tous de la même manière. Il faut qu'elle soit présente, à la fois préventive et dissuasive. Mais surtout, si les jeunes de 15 à 25 ans étaient soit à l'école, soit au travail, la question de la violence en banlieue ne se poserait pas.

Est-ce qu'on reproche aux banlieues de ne pas être dans un état de désespoir et d'inaction totale ? C'est la résignation que l'on cherche. Moi je préfère la colère, même s'il faut l'orienter, lui donner un sens politique.

Reuters: Les récentes émeutes de Londres peuvent-elles se reproduire en banlieue parisienne ?

P.B.: On n'est jamais à l'abri mais ce n'est pas parce que ça s'est passé à Londres que ça va se passer à Paris. Il faut un déclencheur au niveau local. L'étincelle, c'est quelque chose qui est perçu comme une injustice, comme ce que l'on a vu en France en 2005. Il y a un moment où s'exprime un ras-le-bol, de la manière la plus sotte, la plus mauvaise. C'est épidermique mais ça veut dire quelque chose. A nous de lire le message et de faire comprendre qu'il y a d'autres voies.

Reuters: Peut-on réussir en banlieue ?

P.B.: Il y a une véritable énergie. Il y a des jeunes qui ont une énergie folle, qui ont envie de créer leur propre entreprise, qui ont des idées, qui essayent et qui, souvent, y arrivent.

Les seules choses que l'on met en valeur sont les réussites médiatiques, dans le sport ou dans le showbiz. Mais celui qui part de rien, qui est salarié dans une boîte, qui va fonder une famille, lui aussi, il a réussi.

Reuters: Dans votre expérience de la banlieue, y a-t-il un événement positif en particulier que vous aimeriez mettre en exergue ?

P.B.: Je dirais l'implantation du Stade de France à Saint-Denis. Pour une fois, la banlieue n'avait pas un équipement dont ne voulait pas Paris mais un équipement qui valorisait le territoire. C'est tout un processus qui amène que la greffe se fasse entre l'entreprise et le territoire, avec un respect réciproque. Les gens, quand on leur redonne une dignité, ça change leur comportement, même dans les situations les plus dures. Ce n'est pas un hasard s'il n'y a jamais eu un graffiti sur le Stade de France.

Patrick Vignal, édité par Yves Clarisse

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