Nouvelle journée de violences meurtrières en Egypte

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DES MANIFESTANTS ANTIGOUVERNEMENTAUX ARBORENT LE DRAPEAU ÉGYPTIEN DANS LES RUES DU CAIRE
DES MANIFESTANTS ANTIGOUVERNEMENTAUX ARBORENT LE DRAPEAU ÉGYPTIEN DANS LES RUES DU CAIRE

par Yusri Mohamed et Yasmine Saleh

PORT-SAID/LE CAIRE (Reuters) - L'Egypte a connu samedi une nouvelle journée d'émeutes meurtrières provoquées par la condamnation à mort de 21 accusés dans le procès du drame du stade de football de Port-Saïd, au lendemain de violentes manifestations contre le pouvoir islamiste.

Le déchaînement de colère à Port-Saïd après l'énoncé du verdict a coûté la vie à au moins 26 personnes, dont au moins deux policiers, a-t-on appris de sources proches des services de sécurité. La télévision publique a en outre fait état de plus de 200 blessés.

Les forces de l'ordre, appuyées par des véhicules blindés, se sont déployées dans les rues de cette ville située à l'embouchure du canal de Suez sur la Méditerranée. Cité par l'agence de presse publique, un général a déclaré que l'objectif de l'armée était de "rétablir le calme et la stabilité à Port-Saïd et de protéger les institutions publiques".

Ces émeutes ont éclaté après la condamnation à mort de 21 hommes jugés coupables d'implication dans la mort de 74 personnes, essentiellement des supporters du club cairote d'Al Ahly, à l'issue d'un match de football contre l'équipe locale d'Al Masri dans le stade de Port-Saïd le 1er février 2012.

Ce jour-là, de nombreux spectateurs ont péri piétinés et des témoins ont rapporté que certaines victimes avaient été jetées du haut des tribunes.

Les "Ultras" d'Al Ahly ont joué un rôle important pendant le soulèvement qui a mené à la chute du président Hosni Moubarak en 2011 et les supporters cairotes ont accusé le ministère de l'Intérieur d'avoir orchestré les incidents de Port-Saïd pour se venger. Le rapport d'une commission d'enquête parlementaire a renvoyé dos-à-dos les "Ultras" et les insuffisances des services de sécurité, dont le chef a été limogé.

Furieux que la responsabilité de ce drame soit imputée aux leurs, des habitants de Port-Saïd ont laissé éclater leur colère samedi dans les rues de la ville.

Des tirs ont été entendus aux abords de la prison où sont détenus la plupart des accusés. Des témoins ont vu des hommes prendre d'assaut deux commissariats. Des émeutiers ont incendié des pneus sur la chaussée, soulevant des colonnes de fumée noire au-dessus de la ville.

SATISFACTION AU CAIRE

Les familles des victimes ont en revanche explosé de joie dans l'enceinte du tribunal lorsque le juge Sobhy Abdel Maguid a lu les noms de 21 personnes, la plupart originaires de Port-Saïd, dont le cas était "transmis au grand mufti", autrement dit condamnées à mort dans la mesure où la peine capitale est examinée en Egypte par la plus haute instance religieuse du pays.

Au total, 73 personnes sont inculpées, parmi lesquelles 61 sont accusées de meurtre avec préméditation après la plus grande tragédie de l'histoire du football égyptien. Les douze autres, dont neuf policiers, sont soupçonnées d'avoir contribué au déclenchement des violences.

Le verdict concernant les autres accusés sera annoncé le 9 mars, a déclaré le juge.

A l'extérieur du tribunal, les supporters d'Al Ahly ont aussi exprimé leur satisfaction. Ils avaient menacé de déclencher des violences si la peine de mort n'était pas prononcée.

Les émeutes de Port-Saïd surviennent au lendemain de la mort de neuf personnes à travers l'Egypte, en grande partie à Suez, lors d'une journée de manifestations organisées à l'occasion du deuxième anniversaire du début de la révolution contre Hosni Moubarak.

A l'appel de l'opposition laïque et libérale, des milliers de manifestants sont descendus vendredi dans les rues du Caire, d'Alexandrie, de Suez ou encore d'Ismaïlia. Ils accusent les Frères musulmans, vainqueurs de toutes les élections organisées depuis le renversement d'Hosni Moubarak, de vouloir imposer un régime autoritaire fondé sur la loi islamique et de trahir ainsi les idéaux de la révolution. Ils leur reprochent aussi leur incapacité à relancer une économie plongée dans le marasme.

AVERTISSEMENT DE MOHAMED MORSI

Certains manifestants continuaient samedi au Caire à lancer des pierres en direction des cordons de police.

"Nous voulons changer le président et le gouvernement. Nous en avons assez de ce régime. Rien n'a changé", a déclaré Mahmoud Souleïmane, un manifestant de 22 ans sur la place Tahrir du Caire, épicentre du soulèvement de 2011.

En réaction aux violences de vendredi, le président Mohamed Morsi a prévenu que l'Etat n'hésiterait pas à "traquer les criminels et à les traduire en justice". Il a exhorté les Egyptiens à exprimer leur point de vue de manière pacifique, conformément aux principes de la révolution.

Le chef de l'Etat, issu des Frères musulmans, a réuni ce samedi le Conseil national de défense, composé des principaux ministres et des responsables des services de sécurité.

Dans un communiqué, les Frères musulmans ont pour leur part accusé des "gens corrompus" et des médias partiaux d'alimenter la colère et les violences.

Le Front de salut national (FSN), qui regroupe l'opposition, a en revanche déclaré à la télévision qu'il tenait Mohamed Morsi responsable de la situation.

Le FSN rassemble des formations disparates qui, après leurs échecs électoraux successifs face aux Frères musulmans, ont décidé d'unir leurs efforts contre le projet de Constitution élaboré par une assemblée dominée par les islamistes. Malgré cette union, les Egyptiens ont approuvé cette Constitution par référendum en décembre.

Sur son compte Twitter, l'opposant Mohamed ElBaradeï affirme que "l'Egypte ne retrouvera pas son équilibre si ce n'est par le biais d'une solution politique transparente et crédible, par un gouvernement de salut national pour rétablir l'ordre et réparer l'économie et avec une Constitution pour l'ensemble des Egyptiens".

Le FSN a appelé à de nouvelles manifestations vendredi prochain et elle menace de boycotter les prochaines élections législatives, possiblement en avril, si ses exigences ne sont pas entendues.

Hélène Duvigneau et Bertrand Boucey pour le service français

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