Nous sommes les rois de la résidence secondaire grâce à Louis XIV

le
0
Avec les beaux jours, elle retrouve tous ses charmes. Elle fait partie de l'exception française et constitue un des legs de l'Ancien Régime.

L'Opéra Bastille redonne les Noces de Figaro dans la légendaire production de Giorgio Strehler (jusqu'au 7 juin). La salle s'esclaffe quand la comtesse d'Almaviva chante mezza voce: «Les maris modernes sont infidèles par principe.» On est en 1786, date de la première de l'opéra de Mozart, et cette modernité n'a pas pris une ride serait-on enclin à penser. Les m½urs aristocratiques de l'Ancien Régime fascinent toujours les Français. Elles continuent de façonner nos modes de vie. Ainsi cette passion hexagonale pour les résidences secondaires. La France compte 3 millions de «logements utilisés pour les week-ends, les loisirs ou les vacances», selon le recensement et la définition de l'Insee, douze fois plus qu'en Allemagne. Un record mondial.

Le phénomène remonte à la monarchie. Il a accompagné la montée en puissance d'un État centralisé. Les nobles avaient leur propriété dans leur province, mais ils se devaient de posséder un hôtel particulier à Paris, puis à Versailles quand Louis XIV y a transporté sa cour. Le duc de Saint-Simon raconte dans ses mémoires les va-et-vient entre son château de La Ferté-Vidame en Eure-et-Loir et son logement versaillais. Rien de tel en Allemagne qui à la même époque était divisée en 350 principautés indépendantes: l'aristocratie résidait exclusivement dans son fief.

1,7 million en 1975

Héritée de l'Ancien Régime, l'habitude d'avoir un pied dans la capitale et l'autre à la campagne n'a cessé de se diffuser. Au moment de la Seconde Guerre mondiale, on dénombrait 250.000 de ces «second home», comme disent les Anglais. L'enrichissement général des Trente Glorieuses a démocratisé le système; l'Insee en recensait 1,7 million en 1975. Nouveau coup d'accélérateur avec le TGV qui raccourcit les voyages, les 35 heures qui allongent les week-ends et l'euro qui élargit le marché aux Européens. Quant aux Britanniques, ils sont repartis à la conquête de la Normandie et du Périgord.

La médaille a toutefois son revers. L'agent de change Jean-Jacques Perquel expliquait à ses clients que la prédilection des épargnants pour l'or et l'amour des résidences secondaires étaient les deux plaies de l'économie française. L'un et l'autre constituent des investissements improductifs. Atout France, «l'agence (publique) de développement touristique», le reconnaît: «Un propriétaire occupe sa résidence secondaire en moyenne 6,6 week-ends par an, plus 2,5 semaines, soit au total 30 nuits par an.» Ces chiffres résultent d'un sondage Ipsos, auprès de 1016 propriétaires de maisons de campagne, d'appartements à la mer ou d'un pied-à-terre en ville. Même en tenant compte de «la mise à disposition des parents ou amis», l'occupation totale n'est que de 42 nuits par an, soit «un taux d'occupation annuel de 12%». N'importe quel hôtelier ferait faillite.

Les coûts l'emportent les avantages

Le bilan économique que dresse Atout France dans une étude publiée le mois dernier («La résidence secondaire en France»), première du genre, est aigre-doux. Certes, cela contribue à l'emploi: «40.000 dans le BTP pour les travaux de construction neuve et de gros entretien; 30.800 dans les commerces et services pour les charges courantes; 73.000 emplois dans les commerces et services locaux du fait des dépenses pendant leur séjour des propriétaires et des locataires; 700 emplois chez les intermédiaires de la location». De même ces habitations constituent-elles des ressources pour les finances locales: 402 euros par logement au titre de la taxe d'habitation, 629 pour les taxes foncières et 123 pour la taxe d'enlèvement des ordures.

Reste que les coûts l'emportent largement sur les avantages que les propriétaires tirent eux-mêmes de leurs investissements. C'est le syndrome «lits froids» et «volets clos». Selon Atout France, ce patrimoine, largement inexploité, représente, théoriquement, «plus de 70% de l'offre de lits touristiques du territoire». La stratégie proposée consisterait à les «mettre sur le marché» du tourisme. Ce qui reste l'exception: à peine 12% des propriétaires louent «régulièrement» .

Paris compte 80.000 résidences secondaires

Depuis deux ans, Ryanair, la compagnie aérienne «à bas coûts», a ainsi lancé un service de petites annonces pour ses clients, qui sont à la fois des locataires en puissance et des propriétaires en France. Car de plus en plus de ces logis appartiennent à des étrangers (au moins 260.000).

Cela n'a évidemment pas échappé à la sagacité gouvernementale. L'actuel projet de loi de réforme de la fiscalité du patrimoine prévoit d'instaurer une taxe équivalente à 20% de la valeur locative pour les propriétaires «non-résidents» en France. Même si elles acquittent les impôts locaux, «ces personnes ne contribuent pas par le biais d'impositions directes perçues au profit de l'État au financement des services publics nationaux», justifie le texte. La Commission européenne redoute une entorse à l'égalité des citoyens européens. Veut-on tuer la poule aux ½ufs d'or? s'inquiètent les agences immobilières. Paris compte 80.000 résidences secondaires, principalement des étrangers. À l'inverse, certains voient là une explication de la flambée des prix de la pierre. Les m½urs d'Ancien Régime suscitent envie et réprobation. Faut-il craindre une révolution?

LIRE AUSSI :

» Le réveil des maisons de campagne

» Fiscalité du patrimoine : la réforme dans le vif du sujet

Vous devez être membre pour ajouter des commentaires.
Devenez membre, ou connectez-vous.
Aucun commentaire n'est disponible pour l'instant