Nicolas Sarkozy paie une stratégie contestée

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Nicolas Sarkozy paie une stratégie contestée
Nicolas Sarkozy paie une stratégie contestée

par Emmanuel Jarry et Yann Le Guernigou

PARIS (Reuters) - Parti tardivement et avec un lourd handicap, Nicolas Sarkozy n'a jamais pu, malgré une campagne blitzkrieg, conjurer le syndrome du "lièvre et de la tortue" et rattraper son rival socialiste à l'élection présidentielle.

L'écart final est certes moins important que prévu par les sondages, avec un peu plus de 48% des suffrages pour le président sortant contre un peu moins de 52% pour François Hollande. Mais la plupart des observateurs jugeaient depuis longtemps déjà la cause entendue.

C'est la sanction d'un quinquennat marqué par quatre ans de crises financières et économiques internationales et européennes mais aussi et peut-être surtout d'un rejet de la personnalité du chef de l'Etat sortant et d'une stratégie de campagne "à droite toute" qui risque de laisser des traces dans son propre camp.

Ironie de l'histoire, il cède la présidence de la République à l'ex-compagnon de son adversaire socialiste de 2007, Ségolène Royal - un François Hollande qu'il a sous-estimé presque jusqu'à la fin, ce qui est sans doute aussi une des clefs de sa défaite.

"Je crois qu'on l'a tous sous-estimé", confiait la semaine dernière à Reuters l'homme d'affaires Alain Minc, conseiller officieux de Nicolas Sarkozy. "Je pense que François Hollande a montré pendant cette année une fermeté d'âme pas banale."

"Nicolas Sarkozy n'a jamais douté", disait pourtant encore samedi à Reuters un membre de la petite équipe de fidèles dont le président-candidat s'était entouré, dont Emmanuelle Mignon - déjà tête pensante de son projet en 2007 - sa "plume" Henri Guaino et l'inspirateur de sa campagne Patrick Buisson.

C'est ce dernier, ancien journaliste venu de la droite maurassienne et nationaliste et considéré par Nicolas Sarkozy comme "un des meilleurs connaisseurs de la société française", qui a inspiré la tonalité de sa campagne, centrée sur des valeurs censées attirer les électeurs du Front national.

DES CHOIX DISCUTÉS

Selon un autre conseiller du chef de l'Etat déchu, il avait envisagé jusqu'à fin janvier une autre campagne, centrée sur la compétitivité, la baisse du coût du travail, le financement de la protection sociale par la TVA "anti-délocalisation", la mise en place d'un modèle économique inspiré de celui de l'Allemagne.

"Effet dans les sondages : zéro, il ne gagne pas un point", raconte ce conseiller. Une nouvelle tonalité est donnée dans une interview au Figaro magazine juste avant l'officialisation de la candidature du chef de l'Etat sortant, qui n'en démordra plus.

Il met alors le cap à droite et avance une de ses propositions phare : le recours au référendum sur des sujets comme la formation des chômeurs et le contrôle de l'immigration, ce qu'il appelle "aller au peuple".

Nicolas Sarkozy pensait bien recentrer sa campagne entre les deux tours - "Il croyait Marine Le Pen moins forte et François Bayrou plus haut", souligne le même conseiller.

Mais la percée de la candidate du Front national et l'effondrement de celui du MoDem le 22 avril le persuadent de s'en tenir pour l'essentiel à la tonalité droitière, quitte à inquiéter la partie la plus modérée de sa majorité.

Autre clef de cette défaite : la sous-estimation du facteur temps et de la stérilisation de la campagne par la règle de l'égalité de temps de parole entre tous les candidats pendant les cinq semaines qui ont précédé le premier tour.

ENTRÉE EN CAMPAGNE TROP TARDIVE ?

Nicolas Sarkozy a longtemps pensé attendre début mars pour officialiser sa candidature, avant de se résigner à avancer l'échéance, face à un adversaire entré en campagne plus d'un an auparavant et qui, loin de s'effondrer comme l'espéraient les stratèges présidentiels, s'était installé en tête des sondages.

Ses conseillers se sont notamment rendu compte qu'il n'aurait pas le temps, s'il attendait, de populariser ses thèmes de campagne avant la campagne officielle.

Dès sa déclaration de candidature il met les bouchées doubles pour tenter de refaire un retard qui semble irrémédiable aux yeux des analystes : au total, il fera 52 déplacements, dont 43 en province, et 34 réunions publiques entre le 15 février et l'avant-veille du second tour, selon son équipe de campagne.

Des ténors de la majorité se demandent aujourd'hui s'il n'est pas entré en campagne trop tard.

"C'était compliqué et pas évident, il fallait tenir compte d'événements comme le Conseil européen du 30 janvier", fait pour sa part valoir le patron de l'UMP, Jean-François Copé.

Un autre choix de Nicolas Sarkozy est discuté : la décision d'égrener ses propositions au fil des jours pour maintenir l'opinion en haleine, alors que François Hollande avait déjà exposé l'essentiel de son programme.

Il n'a été en mesure de présenter l'ensemble de son projet que le 5 avril, lors d'une conférence de presse, alors que la campagne officielle était déjà bien entamée.

Autre signe d'improvisation : il a longtemps fait dire qu'il publierait un livre comme François Hollande. Il y a finalement renoncé, se repliant sur une "lettre au peuple français".

Observateurs et membres de son équipe s'accordent en revanche sur un point : il réussit au moins aussi bien qu'en 2007 à mobiliser ses troupes - des foules survoltées, avec de nombreux jeunes, sous une houle de drapeaux tricolores.

Avec trois temps forts, qui réunissent chaque fois des dizaines de milliers de personnes : meeting géant à Villepinte, près de Paris, le 11 mars, réunion en plein air place de la Concorde à Paris, le 15 avril, et celle inédite, du 1er mai, place du Trocadéro, un défi aux syndicats et à la gauche.

TROIS PHASES

Cette mobilisation est le signe que Nicolas Sarkozy, qui a multiplié les appels à la "France silencieuse", cristallisait plus encore qu'en 2007 un profond clivage gauche-droite.

Il fera bien quelques concessions aux centristes. Mais la percée de la candidate du Front national, Marine Le Pen, au premier tour, l'a conforté dans sa détermination à aller à la chasse aux électeurs du parti d'extrême droite.

Sa campagne aura ainsi connu trois phases : celle du doute, celle de l'espoir revenu et celle de l'énergie du désespoir.

Après son entrée en campagne, le 15 février, il se dépouille de son costume de président, redevient accessible à la presse, multiplie les apparitions sur les chaînes d'information.

Dans les médias, il ébauche un mea culpa sur les errements "bling bling" du début de son quinquennat. En meeting, il cogne sur François Hollande, qu'il accuse de mentir, et sur la "gauche caviar", dont il rejette les leçons - autre leitmotiv.

Mais il se perd dans des polémiques secondaires, par exemple sur la viande halal. Un chahut à Bayonne renforce le doute dans sa majorité. Les intentions de vote du premier tour restent favorables à son adversaire socialiste.

Il faudra le meeting de Villepinte pour qu'il entame la remontée attendue en lâchant sans prévenir une bombe : la menace de recourir à la politique de la chaise vide pour obtenir une meilleure défense des frontières de l'Union européenne face à l'immigration et de ses entreprises face à la concurrence de pays émergents. Le mot "frontière", décliné sous toutes ses significations, devient alors un mot clef de sa campagne.

La traque de Mohamed Merah, assassin de sept personnes, et la mort du jeune homme après un siège de 32 heures le 22 mars, lui font réendosser le statut de président protecteur face aux autres candidats réduits au rôle de spectateurs.

Mais selon les analystes, cette affaire n'a qu'un faible impact sur les électeurs, même si les courbes des sondages de premier tour se croisent en faveur de Nicolas Sarkozy.

Il exulte dans les meetings : "Un certain nombre de candidats sont en train de se rendre compte que c'était plus difficile qu'ils ne l'avaient imaginé !"

Mais avec l'entrée dans la campagne officielle, cet élan semble de nouveau se briser, ce que confirme le premier tour le 22 avril. Sa campagne entre alors dans sa troisième phase.

Il se plaint d'avoir fait la campagne du premier tour à "un contre neuf", se pose en victime d'un "système médiatique" accusé de partialité. Il multiplie les signaux à l'adresse des électeurs du FN, tout juste atténués par des appels à ceux de François Bayrou, et par un discours moins ouvertement adressé aux partisans de Marine Le Pen lors du face-à-face télévisé de mercredi soir avec François Hollande.

Mais lors de ce débat, considéré par beaucoup comme sa dernière chance de faire la différence, il ne réussit pas à déstabiliser son adversaire socialiste, qui peaufine au contraire sa stature de présidentiable.

Edité par Yves Clarisse

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