Nicolas Sarkozy, homme d'action plus que de vision

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Nicolas Sarkozy, homme d'action plus que de vision
Nicolas Sarkozy, homme d'action plus que de vision

par Emmanuel Jarry et Yann Le Guernigou

PARIS (Reuters) - Battu dimanche au second tour de l'élection présidentielle par son adversaire socialiste François Hollande, Nicolas Sarkozy a été en grande partie victime d'une équation personnelle qui a pesé sur l'ensemble de son mandat.

Le chef de l'Etat sortant a montré jusqu'au bout, en campagne comme à l'Elysée, la combativité, la réactivité et l'énergie qui sont ses principales qualités mais deviennent, quand elles ne sont pas maîtrisées, des handicaps.

"Son caractère impulsif lui donne l'audace de faire des choses que d'autres n'oseraient pas mais c'est aussi ce qui le rend vulnérable", souligne un de ses proches conseillers. "Ses fondamentaux sont bons mais il fait des embardées inutiles."

Nicolas Sarkozy, 57 ans, n'a eu de cesse ces derniers mois de se présenter en ultime rempart de la nation contre la crise et les effets de la mondialisation et de dénoncer, vindicatif ou sarcastique, les "mensonges" et méfaits d'une "gauche caviar" accusée de négliger "la souffrance des Français".

Mais celui qui voulait incarner une "droite décomplexée" s'est lui-même ingénié pendant son quinquennat à brouiller les pistes et la fascination mêlée de rejet qu'il inspire à beaucoup tient moins à sa vision politique qu'à sa personnalité.

"Le sarkozysme n'existe pas comme philosophie politique de fond mais en tant que philosophie de l'action : ne rien lâcher, agir toujours, penser qu'il est toujours possible de retourner une situation", explique un de ses ministres.

Un volontarisme efficace pour arrêter l'invasion de la Géorgie par la Russie en 2008, libérer des infirmières bulgares otages de la Libye ou soutenir la révolution libyenne.

La crise financière a révélé à ses partenaires européens, parfois à leur corps défendant, l'homme d'action plus à l'aise dans la tourmente que par temps calme, prompt à se saisir des dossiers médiatiques et à se mettre en scène.

"Il séduit par son énergie mais agace par sa précipitation et sa tendance à ramener la couverture à lui", résume Pascal Boniface, directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques.

Le monde s'est habitué à la démarche heurtée de cet amateur de jogging et de vélo élevé dans les quartiers chics de Neuilly-sur-Seine, à ses tics et à ses manières parfois rustiques.

Mais en France, l'adepte du "storytelling" - cette technique de communication empruntée à la publicité - s'est pris les pieds dans les méandres d'une histoire dont il a perdu la maîtrise.

UNE VICTOIRE AU GOÛT DE REVANCHE

Son élection le 6 mai 2007, face à la socialiste Ségolène Royal, a un goût de revanche pour cet avocat dont la boulimie de pouvoir a suscité des haines tenaces dans son propre camp.

Ses parents divorcés, ses frères Guillaume et François et ses amis se souviennent d'un adolescent complexé par sa petite taille, à la scolarité mouvementée, coléreux et bagarreur.

Une énergie mise au service d'une passion politique précoce - il brûle les étapes au sein du parti gaulliste UDR, puis RPR, arrache à 28 ans la mairie de Neuilly, soutient Edouard Balladur contre Jacques Chirac lors de la présidentielle de 1995.

Jacques Chirac, vainqueur de ce duel fratricide, et ses fidèles mettront une décennie à lui pardonner cette "trahison". Sans parvenir à l'empêcher de faire du ministère de l'Intérieur, où il passe quatre ans entre 2002 et 2007, et de l'UMP, dont il s'empare en 2004, les instruments de sa conquête de l'Elysée.

Nicolas Sarkozy fait de la "rupture" avec la politique de son prédécesseur un argument électoral. Lors de son investiture, le 16 mai 2007, l'élégance de sa deuxième épouse, Cécilia, et la présence de leur famille recomposée de cinq enfants offrent l'image d'une présidence moderne et décontractée.

Mais décontractée elle ne le sera guère. Nicolas Sarkozy est sur tous les fronts, veut lancer toutes les réformes promises en même temps, bouscule Parlement et syndicats, laisse dans l'ombre son Premier ministre et gagne le surnom d'"hyper-président".

Il empoche vite des succès, dont un nouveau traité sur les institutions européennes. Mais son activisme le conduit aussi à se perdre dans des dossiers secondaires.

La saga de son divorce avec Cécilia, puis de son remariage avec la chanteuse et ancien mannequin d'origine italienne Carla Bruni, détrône princes et princesses dans la presse "people".

La médiatisation de sa vie privée, son goût pour l'argent et les artistes populaires lui valent le surnom de "président bling-bling". Ses amitiés dans les milieux d'affaires, celui de "président des riches", qui lui colle à la peau.

TOURNIS

Ses mouvements d'humeur, comme lorsqu'il lance "casse-toi pauv'con" à un visiteur du Salon de l'agriculture qui refuse de le saluer, achèvent de dilapider son capital de popularité.

Sa gestion des affaires de l'Etat a parfois de quoi donner le tournis. On ne compte plus les annonces sans lendemain, les reculs et parfois les retours en arrière, comme le démantèlement du "bouclier fiscal", mesure phare du début de son mandat.

S'il aime évoquer l'héritage chrétien de la France, il n'hésite pas non plus à puiser ses références dans les figures tutélaires de la gauche, frisant la confusion idéologique.

L'homme que ses détracteurs surnommaient en 2007 "Sarkozy l'Américain" et qui a achevé de ramener la France dans le giron de l'Otan, est aussi un ardent avocat de l'Europe de la défense. Et bien que proche des patrons du Cac 40, il dénonce en 2008 les dérives du capitalisme financier, réhabilite le rôle de l'Etat.

Le 30 juillet 2010 à Grenoble, ce fils d'immigré hongrois qui revendique son origine de "sang-mêlé", flirte en revanche avec les thèmes du Front national, en liant la délinquance à "50 années d'immigration insuffisamment régulée" et en annonçant le démantèlement systématique des "campements sauvages" de Roms.

L'homme qui voulait rompre avec le chiraquisme a fini son mandat entouré de chiraquiens.

Il ne restait guère de l'ouverture du début du mandat à la gauche et la "diversité" qu'un ministre transfuge du PS, Eric Besson. Deux symboles de cette politique, Fadela Amara et Martin Hirsch, ont annoncé leur intention de voter François Hollande.

Paradoxalement, ce sentimental adepte du volontarisme peine parfois à trancher dans le vif et à se séparer de proches aux déboires politiques ou judiciaires embarrassants.

Il a confessé avoir fait l'erreur de penser et d'agir comme s'il était encore ministre et compris tardivement qu'il fallait dans la fonction présidentielle "distance et solennité".

Selon un proche, il était conscient que le rejet dont il est l'objet dans l'opinion pèserait plus encore que son bilan et il en souffrait "avec un sentiment d'injustice".

Une amertume qu'il a parfois été tenté de déverser sur les journalistes, avec qui il entretenait une relation difficile. Il n'y a guère eu de meetings, pendant sa campagne, lors desquels il n'ait dénoncé un "système médiatique" accusé de partialité.

Une ministre qui l'a suivi depuis le début estime pourtant que "le pouvoir l'a bonifié". Membres du gouvernement, visiteurs et conseillers décrivaient un président désormais "à l'écoute".

Tous soulignaient le rôle apaisant et d'ouverture sur les milieux intellectuels de Carla Bruni, dont il a eu une fille.

"J'ai une vie simple et calme. Je suis tous les soirs chez moi", disait avant la campagne Nicolas Sarkozy, qui manifestait avec un certaine ostentation un goût nouveau pour les classiques du cinéma et de la littérature.

"Sarkozy est un type authentique, qui dit ce qu'il pense, colérique mais gentil", assure pour sa part l'homme d'affaires Alain Minc, ami et conseiller officieux du président déchu.

Nicolas Sarkozy a dit à plusieurs reprises qu'il arrêterait la politique et changerait totalement de vie en cas de défaite. Un voeu qu'Alain Minc avait cependant du mal, ces derniers jours, à croire totalement sincère.

Edité par Yves Clarisse

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