Moraliser la vie politique, le risque du grand déballage

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MORALISER LA VIE POLITIQUE POURRAIT AVOIR DES EFFETS RAVAGEURS SUR L'OPINION
MORALISER LA VIE POLITIQUE POURRAIT AVOIR DES EFFETS RAVAGEURS SUR L'OPINION

par Elizabeth Pineau

PARIS (Reuters) - La loi sur la moralisation de la vie politique préparée dans l'urgence par l'exécutif français pour tenter d'éteindre l'incendie allumé par l'affaire Cahuzac porte le risque d'un grand "déballage" à même de bouleverser la sphère publique.

Déclaration de patrimoine, lutte contre les conflits d'intérêts, interdiction d'exercer certaines professions, instances de contrôle : tous les aspects sont examinés pour peaufiner ce texte appelé à être adopté en conseil des ministres le 24 avril, en vue d'un vote avant l'été.

Les 37 ministres du gouvernement ont, eux, jusqu'à lundi prochain pour publier leur patrimoine, ce que certains, comme Cécile Duflot, Pascal Canfin et Marie-Arlette Carlotti, ont fait les premiers, révélant un train de vie modeste.

Ce rapprochement avec les systèmes anglo-saxon et scandinave risque d'ouvrir la boîte de Pandore en bouleversant le regard des citoyens sur leurs élus, potentiellement jugés à l'aune de leur patrimoine plus que de leur programme ou leurs compétences.

L'Elysée dit avoir conscience des risques encourus, dans un pays où le rapport à l'argent reste complexe, avec l'inévitable publication de listes des ministres les plus riches dont l'image risque de souffrir dans une France en crise.

"Psychologiquement, ça va être dur et politiquement, ça peut être ravageur", reconnaît un proche de François Hollande. "La marge est très étroite entre la dissimulation d'un côté et le déballage de l'autre. La solution intermédiaire, c'est la transparence".

A droite, les critiques sont acerbes, à l'image de Jean-François Copé, qui dénonce la "démagogie" et l'"hypocrisie" du président français et de son gouvernement.

"VOYEURISME"

Contrairement à François Fillon, son ancien rival pour la direction du premier parti d'opposition, le président de l'UMP attend la loi pour dévoiler son patrimoine, refusant pour l'heure de concourir à "ce numéro de voyeurisme, d'hypocrisie".

"M. Hollande souhaite aujourd'hui jeter un espèce d'écran de fumée pour faire oublier une affaire qui n'a rien à voir", a-t-il estimé sur France 2, faisant référence à Jérôme Cahuzac, qui a avoué avoir un compte clandestin à l'étranger depuis 20 ans.

A l'instar du président du groupe UMP à l'Assemblée, Christian Jacob, Jean-François Copé s'insurge aussi contre l'idée d'exclure certaines professions au nom de la lutte contre les conflits d'intérêts.

"Comment est-ce qu'on représente correctement la Nation si on interdit que soient représentés à l'Assemblée nationale les entrepreneurs, les commerçants, les artisans, les médecins, les avocats ?", s'est interrogé l'ancien ministre, qui est avocat.

Le site de l'Assemblée nationale précise que sur les 577 députés, 185 sont fonctionnaires ou enseignants, environ 90 sont cadres et 55 retraités. Ils sont 49 élus à exercer une profession libérale, le corps qui a le plus à craindre des problèmes de conflit d'intérêts, dont 35 sont avocats, 24 médecins et deux chirurgiens.

L'Elysée reconnaît qu'interdire une activité professionnelle aux parlementaires "ne peut pas se faire du jour au lendemain".

"L'idée n'est pas d'empêcher les gens de travailler, sinon on va avoir une Assemblée de fonctionnaires, mais d'interdire les professions sur lesquelles il peut y avoir un risque du point de vue de l'impartialité de l'élu par rapport à l'exercice de ses fonctions", explique un proche de François Hollande.

SOBRIÉTÉ DE L'ETAT

D'autres questions restent en suspens, telle la création d'un système de contrôle indépendant et de sanctions adaptées, garant de l'efficacité des futures nouvelles règles.

Selon le communiqué publié mardi par Matignon, le projet de loi devra "sanctionner plus sévèrement les manquements à la loi en matière financière et aux règles de déontologie et de probité, et renforcer la lutte contre la fraude fiscale et les paradis fiscaux".

Sur ce dernier point, l'Elysée reconnaît la difficulté de la tâche, invitant à "resserrer les mailles du filet", ce qui ne peut se faire qu'au niveau européen.

Malgré les risques encourus, la présidence de la République a tout misé sur ce train de mesures pour répondre à la crise déclenchée par l'affaire Jérôme Cahuzac.

François Hollande "veut montrer qu'il a pris une décision, qu'il tire les leçons de la situation et qu'il est cohérent avec ce qu'il a toujours dit en matière d'exemplarité de la vie publique, de sobriété de l'Etat", souligne un proche du chef de l'Etat. "On va jusqu'au bout de cette logique".

La future loi sur la moralisation de la vie publique - une appellation qui n'est pas encore définitive - sera discutée au conseil des ministres dès ce mercredi.

Avec Jean-Baptiste Vey, édité par Yves Clarisse

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  • charleco le mardi 9 avr 2013 à 13:33

    Les périodes de moralisation ne sont jamais de la meilleure eau. Le retour à l'ordre moral rappelle les années sombres de l'histoire. Il faut élever l'esprit et non le rabaisser.