montbleu finance - "Une économie mondiale morose exacerbe les tensions commerciales"

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Éric Venet, directeur de la gestion chez montbleu finance, nous fait part de son analyse des marchés.

Les marchés financiers sont depuis des mois en alerte sur les politiques monétaires très accommodantes des principaux pays occidentaux. Ils applaudissent à tout rompre la politique nippone ou maugréent, au contraire, contre les velléités de réduction de l'intervention monétaire des États-Unis, au point de ramener de la volatilité sur tous les actifs financiers, qu'il s'agisse des changes, des taux d'intérêt ou des actions.

Cette omniprésence de la politique monétaire est telle qu'elle transforme toute réunion de banque centrale en événement majeur. Chaque opérateur retient son souffle et tente de décrypter le langage abscond des banquiers centraux afin d'y déceler une quelconque stratégie dans un univers de répression financière. Si cette toute puissance est désormais dévolue à la politique monétaire, c'est bel et bien parce que les marges de politiques budgétaires sont faibles. Restent les politiques structurelles, mais elles réclament du courage politique pour un bénéfice à moyen terme. On préfère attendre que cette politique monétaire se transmette définitivement à la sphère économique, que ce soit aux États-Unis, au Japon ou en Europe.

Dans une économie mondiale à la recherche d'une locomotive, l'environnement morose exacerbe les tensions commerciales.

Une économie mondiale morose...

La directrice générale du FMI, Christine Lagarde, estimait la semaine dernière que l'économie mondiale pourrait entrer dans « une phase plus difficile », des tendances plus sombres se faisant jour. De récentes données suggèrent, en effet, un certain ralentissement de la croissance. Alors qu'en avril le FMI abaissait de 0,2 point, à 3,3%, ses prévisions de croissance pour l'économie mondiale, il vient à nouveau de diminuer ses attentes pour la Chine, la France et l'Allemagne.

L'OCDE vient également de réduire la progression du PIB mondial pour cette année de 3,4% en novembre à 3,1%. Les pays de l'OCDE devraient enregistrer une croissance de 1,2% en 2013 et 2,3% en 2014. Toutefois, pour l'institution, le scénario d'amélioration de la conjoncture n'est pas encore remis en cause malgré une reprise plus faible qu'anticipée. Dans ses Perspectives économiques, elle annonce ainsi : « Bien que les risques d'une tendance baissière des perspectives se soient atténués, ils demeurent importants. Des interactions négatives entre les banques insuffisamment capitalisées, les finances publiques et l'économie réelle représentent toujours un risque substantiel dans la zone euro. La situation budgétaire reste préoccupante aux États-Unis et au Japon [...]. Or, la fin future des mesures de politique monétaire exceptionnelles qui ont été adoptées pourrait constituer une source d'instabilité sur les marchés financiers. Par ailleurs, il existe un risque que les taux de croissance potentielle soient in fine inférieurs aux estimations actuelles, suite à la crise économique mondiale. »

C'est ce que nous confirme l'enquête WSJ-Markit réalisée par l'Institute for Supply Management (ISM). Le PMI manufacturier mondial a progressé de 0,2 point en mai. Toutefois, l'activité industrielle dans le monde reste peu dynamique à 50,6 (contre 50,4 en avril) malgré un 7e mois consécutif au-dessus de 50 (synonyme d'expansion). Sur un échantillon de 28 pays, 13 annoncent une contraction de leur activité. Par ailleurs, aucun grand pays ou zone ne bénéficie d'une forte croissance de l'activité industrielle. Il n'y a pas de "locomotive" pour tirer le commerce mondial et faire jouer le multiplicateur international keynésien. La faiblesse de l'activité industrielle est confirmée dans les BRICs. La situation américaine reste stable, tandis que la dégradation de l'activité en Europe décélère (l'indice PMI de l'Euroland remonte à 48,3, son plus haut niveau depuis février 2012 mais également 22e mois consécutif sous la barre des 50). La faiblesse de ces indicateurs industriels s'explique, certes, par une diminution des stocks (coûteux en cas de déflation) mais, surtout, par la faiblesse de l'investissement.

En effet, l'absence de visibilité de l'économie mondiale engendre un certain attentisme (les réductions des prévisions de croissance établies par les grandes institutions en sont le reflet). Au premier trimestre, avec une croissance de 2,4% du PIB contre 3% attendus, le rebond aux États-Unis a été moindre que prévu, alors que l'impact des coupes budgétaires reste encore incertain. La restructuration de l'économie chinoise vers un système productif tourné vers la demande intérieure, moins gourmand en énergie, moins polluant et permettant une meilleure productivité, freine les investissements de capacité. De leur côté, les industriels européens restent toujours sceptiques quant à la sortie de récession du Vieux Continent. Enfin, la volatilité des taux de change (notamment du yen), voire des taux d'intérêt, vient encore plus brouiller les anticipations nécessaires à l'investissement.

... Qui exacerbe les tensions de politiques commerciales

Face à cette atonie industrielle de sortie de crise et alors que les États ne cessent de remettre en cause les politiques d'optimisation fiscale des multinationales en exigeant leur contribution à l'effort de redressement budgétaire, les politiques de commerce extérieur semblent également être revisitées.

Sans évoquer un retour du protectionnisme, auquel les membres du G20 ne veulent pas céder, nous assistons à une augmentation des escarmouches. Ainsi, ce qui était supportable et admissible dans un environnement de forte croissance, l'est d'autant moins que la croissance potentielle a diminué sur l'ensemble du globe, notamment avec l'entrée des pays émergents dans une phase de transition économique.

La non-réciprocité en matière tarifaire, acceptable dans un schéma de décalage entre les économies, n'est aujourd'hui plus soutenable. L'exemple de l'acier est, à cet égard, édifiant. En 1994, dans le cadre de l'Uruguay Round, les pays développés ont accepté d'abaisser progressivement leurs droits de douane pour arriver à zéro sur les produits de plusieurs secteurs dont l'acier, et ce, sans réciprocité de la part des États qui, à l'époque, n'étaient pas membres de l'OMC (Chine et Russie notamment). Ainsi, en dix ans, entre 2000 et 2010, la part de la Chine dans la production mondiale d'acier est passée de 15% à 45%. L'exemple extrême demeure malgré tout celui des aciers indiens pour lesquels une taxe de 0% à 2% doit être acquittée lors de leur entrée en Europe, alors que les exportateurs européens en Inde se voient infliger des droits de douane de 40% !

Constatant que les négociations multilatérales réalisées au sein de l'OMC sont plongées dans un coma prolongé depuis 2008, chaque État a repris les rênes de sa politique commerciale et nous assistons, dès lors, à l'ouverture de négociations bilatérales.

En plein milieu d'une crise économique, qui se traduit par de nombreuses pertes d'emplois industriels et un taux de chômage élevé, les Européens souhaitent désormais se préoccuper de l'équité des échanges. Force est de constater que, depuis 2012, nous assistons à une hausse des enquêtes anti-dumping, ce qui n'était pas le cas entre 2007 et 2011. L'UE en a ainsi diligenté une trentaine, visant essentiellement la Chine, et s'apprête à en ouvrir une nouvelle sur les équipements télécoms (déjà exclus de la concurrence internationale par les Américains pour cause de sûreté nationale). Lorsque le dumping est avéré, les taxes douanières sont un nouveau moyen de pression : Bruxelles a ainsi imposé, sur les panneaux solaires importés, une taxe de 11,8% à 47,6% jusqu'en décembre. Notons que la seule capacité de production chinoise représente une fois et demi la demande mondiale et les prix proposés sont de l'ordre de 88% en dessous du prix de revient constaté, selon les calculs de la Commission européenne.

Toutefois, ces taxes ne sont que provisoires et devront être pérennisées par les États membres, alors même que 18 d'entre eux sont contre (notamment l'Allemagne, alors que l'entreprise à l'origine de la plainte n'est autre que SolarWorld dont le siège social est à Bonn).

... Qui nécessitera une volonté politique forte

Lorsque le nouveau Premier ministre chinois, Li Keqiang, a rendu visite à la Chancelière Merkel (seul dirigeant de l'UE au programme de sa tournée à l'étranger), fin mai, cette dernière lui a assuré qu'elle « fera tout pour trouver une solution par la discussion et ne pas tomber dans une sorte de confrontation qui se termine finalement par la mise en place de droits de douanes réciproques ». L'Allemagne, pour qui la Chine représente le 3e partenaire commercial derrière la France et les Pays-Bas, craint une guerre commerciale. Ce n'est donc pas un hasard si la Chine a vivement réagi en lançant deux procédures anti-dumping en seulement quelques jours à l'encontre des chimistes européens et de certains tubes sans soudure. Après le vin français, une plainte vient d'être déposée contre les voitures de cylindres supérieurs à 2l, soit essentiellement des véhicules de luxe, segment sur lequel s'illustrent particulièrement les constructeurs allemands. Il s'agit donc de mettre clairement la pression sur notre voisin d'outre-Rhin, pour le cas où l'Europe persisterait dans sa nouvelle vision des échanges commerciaux (le commerce bilatéral entre l'Europe et la Chine a atteint 546 Mds$ en 2012, avec un déficit pour l'Europe qui n'a cessé de se creuser dépassant aujourd'hui les 122 Mds$).

En effet, la zone européenne qui a jusqu'ici mené une politique très ouverte, voire même laxiste, s'interroge à présent sur la pertinence d'une nouvelle politique commerciale davantage basée sur la réciprocité. Celle-ci nécessite un consensus politique fort au sein de l'Union. Or, l'Allemagne qui possède un tropisme économique fort a tendance à privilégier l'économique sur le politique. Son attitude dépendra donc de la force de ses liens au sein de l'Europe et, en premier lieu, de la solidité du couple franco-allemand. Pour l'instant, celui-ci reste dominé par la méfiance. La France donnera-t-elle des gages suffisants de sa volonté de réaliser des réformes structurelles, seules capables, selon l'Allemagne, de restaurer la vigueur du moteur franco-allemand de la zone euro ? En contrepartie, l'Allemagne devra assumer un rôle politique qu'elle refuse mais qui lui est désormais dévolu eu égard à sa force économique. Si ce couple devait s'éloigner, l'Allemagne n'aurait alors d'autre choix que de se tourner vers ses propres intérêts économiques en composant avec la Chine.

Les tensions sur les politiques commerciales ne font que refléter les hésitations des politiques intérieures.

Éric Venet

montbleu finance est une société de gestion de portefeuille indépendante, agréée en octobre 2007 par l'Autorité des Marchés Financiers.

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