montbleu finance - "Realpolitik : « Demandez le programme ! »"

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Éric Venet, directeur de la gestion chez montbleu finance, nous fait part de son analyse des marchés.

 

Après les interventions des banques centrales est venu le temps du politique, ou plutôt de l’économie politique. De la Chine qui vient de changer d’équipe dirigeante, au président Obama réélu pour un second mandat, en passant par une Europe au pied du mur, se pose aujourd’hui un défi économique majeur. Dans chacune des trois zones économiques, les pouvoirs publics doivent désormais faire face à des choix politiques forts qui ne pourront être tranchés qu’avec pragmatisme et courage : la realpolitik doit devenir le maître-mot.

Pour la Chine : gérer la transition vers une économie privilégiant les conditions de vie

Après sept trimestres de ralentissement, la croissance chinoise a été ramenée de 10% à 7,4%, à la suite des mesures de politique économique prises afin de lutter contre la surchauffe déclenchée par le plan de relance massif de 2009 et, plus récemment, par le ralentissement marqué des échanges internationaux de marchandises, provoqué par la dégradation conjoncturelle en Europe et la croissance plus faible et plus autocentrée des États-Unis. L’objectif final de 7,5% pour 2012 pourrait donc être tenu grâce, notamment, à la politique monétaire plus souple engagée depuis quelques mois. Octobre semble, à ce titre, marquer une inflexion, que ce soit du côté de l’industrie (le PMI manufacturier a renoué avec la croissance et s’élève à 50,2 contre 49,8 le mois précédent), comme de celui des services, de la construction et de la distribution (le PMI des services passe de 53,7 à 55,5). Les ventes au détail s’accélèrent depuis qu’elles ont touché, en août dernier, leur point bas sur cinq ans et demi. Le ralentissement de l’inflation de 1,9% à 1,7% offre, quant à lui, la possibilité de poursuivre l’assouplissement de la politique monétaire.

C’est donc dans une économie stabilisée que le nouvel homme fort du pays, Xi Jinping, vient d’être désigné par le XVIIe Congrès du Parti communiste et qu’il entrera en fonction en mars prochain. Il devra alors faire preuve de pragmatisme pour relever le défi que constitue le passage d’une économie basée sur l’investissement et l’infrastructure à une économie privilégiant la demande intérieure et la consommation. Cette transition passera par l’amélioration des conditions de vie des Chinois comme l’indiquait, dans son premier discours, le nouveau secrétaire du Parti communiste : « Nos concitoyens aiment profondément la vie. Ils attendent une meilleure éducation, des emplois plus stables, des revenus plus satisfaisants, un système de sécurité sociale plus fiable, des services médicaux de meilleur niveau, des conditions de vie plus confortables et un meilleur environnement. Ils espèrent que leurs enfants grandiront mieux, travailleront mieux et vivront mieux. Le désir du peuple d'avoir une vie meilleure est tout simplement le but de notre travail. » (cf. Les Échos, édition du 15/11/2012).

Certes, des conditions de vie supérieures permettront de diminuer l’épargne de précaution et d’accroître la demande intérieure mais, plus encore, la lutte contre la corruption permettra à la fois d’améliorer l’efficacité du système économique chinois et de préserver l’équilibre social. En effet, on supposait cette corruption purement locale et supportée uniquement par le peuple, sans incidence sur la liberté d’entreprendre. C’était sans compter sur le New York Times qui révélait que les 70 membres les plus riches de l’Assemblée populaire avaient amassé 90 Mds$. Cette révélation peut remettre en cause l’acceptation par la population de la légitimité du pouvoir en place.

Pour les États-Unis : trouver un accord politique sur un budget favorable à la croissance

De l’autre côté du Pacifique, l’économie semble également se stabiliser et devrait s’établir autour des 2% de croissance (chiffre du 3e trimestre 2012). L’investissement privé chute (-1,3%) à cause d’une conjoncture mondiale morose mais, plus encore, de l’attentisme que provoque l’incertitude fiscale quant à la gestion politique des coupes budgétaires à prévoir.

Toutefois, la consommation privée reste élevée (+2%), soutenue par de fortes créations d’emplois (171 000 postes en octobre après 148 000 en septembre), un maintien du temps de travail et des salaires stables. L’investissement résidentiel est désormais en croissance (+0,03%) et la hausse des ventes de maisons neuves se répercute sur les dépenses d’aménagement.

Enfin, si la contribution de la demande publique est restée exceptionnellement élevée sur le trimestre (+0,7%), en partie pour cause d’élections, elle ne peut être que temporaire car elle nous renvoie à la problématique du fiscal cliff. Les baisses d’impôts octroyées par le gouvernement Bush (2% du PIB) arrivent à échéance en fin d’année. Si tout le monde s’accorde pour que la classe moyenne continue d’en bénéficier, le débat porte sur l’imposition des plus hauts revenus. La baisse des cotisations salariales du plan Obama (0,6% à 0,8% du PIB) expire également. Enfin le "Budget Control Act" de 2011 prévoit la réduction automatique des dépenses budgétaires dans le cas où le Congrès serait dans l’impossibilité de trouver un accord sur des mesures de réduction du déficit (0,5% du PIB). Au total, il ne s’agit pas moins d’un enjeu de 3% à 4% de points de PIB, soit quelques 600 Mds$. Or, si la commission parlementaire regroupant républicains et démocrates, chargée de plancher sur l’équilibre des finances publiques, a prévenu que trop d’austérité tuerait la reprise économique, tarder à réduire ce déficit serait dangereux à terme. Les républicains prônent une limitation du poids du gouvernement fédéral et donc une limitation des dépenses et une baisse des impôts, contrairement aux démocrates qui veulent préserver certaines dépenses sociales et limiter les avantages fiscaux accordés aux Américains les plus aisés.

Cette incertitude étant destructrice de valeur, il est donc préférable de faire vite. On se souvient que les dernières discussions pour relever le plafond de la dette à 1 600 Mds$ (plafond qui sera bientôt atteint) avaient occasionné, en août dernier, de fortes turbulences financières. Il semble, toutefois, que des avancées aient été réalisées quant à une hausse du taux moyen d’imposition mais les républicains refusent toute augmentation marginale supplémentaire des contributions des ménages gagnant plus de 250 000 $ par an.

Au-delà de la recherche d’un compromis budgétaire, il s’agit bien d’un problème de modèle économique et de potentiel de croissance. L’économie américaine souffre d’une concentration excessive de la richesse, qui grippe la machine économique. Sous l’administration Bush, de 1997 à 2007, le quintile des 20% regroupant la population la moins riche a vu son revenu disponible après impôt s’accroître de 18%, le centile des plus riches de 278%, selon l’étude d’Alan Krueger portant sur "La cause et les conséquences de l’inégalité aux États-Unis". Cette inégalité peut être socialement supportable tant que le système permet à chaque Américain d’accéder à la richesse. Lorsque celui-ci se bloque à cause d’un taux de chômage trop élevé, le consensus social s’en trouve fragilisé. Plus encore, cette concentration excessive maintient un pouvoir d’achat relativement trop faible pour permettre d’écouler une marchandise produite par des capitaux disponibles au sommet de la pyramide. Faute d’utilisation, ces capitaux, en général nombreux, seront placés de manière spéculative, dérégulant le mécanisme de formation des prix…

C’est bel et bien l’intérêt de l’ensemble des Américains d’arriver à un compromis équilibré, alors même que la limite fixée pour le plafond de la dette (1 600 Mds$) approche à grands pas. C’est également l’intérêt de l’ensemble de l’économie mondiale, puisque les États-Unis demeurent une locomotive notamment pour l’Europe.

Pour l’Europe : coordonner une politique d’offre en France avec une politique de demande en Allemagne

Contrairement aux deux zones économiques précédentes, l’Europe vient d’entrer officiellement en récession, avec un recul de 0,1% de son PIB au 3e trimestre après une baisse de 0,2% au trimestre précédent. De son côté, le taux de chômage européen passe de 11,5% à 11,6%. L’indicateur du sentiment économique est, lui, au plus bas depuis août 2009.

Certes, la France et l’Allemagne affichent encore de la croissance. Toutefois, ces deux pays, "cœur de l’Europe", sont touchés et leur environnement se dégrade. La croissance allemande ralentit fortement et affiche respectivement pour les trois derniers trimestres 0,5%, 0,3% et 0,2%. La situation est encore moins favorable pour la France même si, après avoir stagné fin 2011 et début 2012 et enregistré un recul de 0,1% au 2nd trimestre, elle affiche aujourd’hui un rebond de 0,2%. Mais pour combien de temps ?

En France comme en Allemagne, les sources de croissance restent les dépenses des ménages, les entreprises ayant adopté un comportement plus prudent en réduisant leurs stocks et leurs investissements. La persistance de cette mauvaise conjoncture n’est guère surprenante : elle est le résultat des tergiversations de ces derniers mois sur la problématique de la zone euro. La Commission européenne a dû baisser ses prévisions pour 2013, année pour laquelle elle n’attend plus qu’une croissance de 0,3% (contre une prévision de 1% en avril dernier).

Au-delà d’un retour de la confiance, il devient impératif de relancer le moteur franco-allemand de l’Europe. Au premier chef, il convient de restaurer la compétitivité de l’économie française par une politique de l’offre. Son industrie qui a perdu 450 000 emplois entre 2000 et 2008 en a, depuis, détruit plus de 270 000 autres. Ce secteur comptant pour 10% de sa valeur ajoutée, la France figure parmi les pays développés les plus désindustrialisés. Avec une organisation plus rigide du travail et des coûts de production plus élevés que chez leur premier concurrent, l’Allemagne, les entreprises françaises ont dû, afin d’y faire face, compenser leurs coûts supplémentaires par une marge moins élevée. Le taux de profitabilité est passé de 34% en 2000 à 21% aujourd’hui pour les entreprises hexagonales, contrairement à leurs homologues d’outre-Rhin qui ont vu leurs profits s’accroître. Cette baisse de profitabilité n’aura au mieux permis qu’une stagnation des dépenses de recherche (à la différence de l’Allemagne), avec pour conséquence une baisse des parts de marché.

Une fois n’est pas coutume, le rapport Gallois réclamant un choc de compétitivité ne sera pas enterré. Il a, au contraire, été suivi d’un "pacte national pour la compétitivité" retenant 35 mesures dont 4 pourraient changer le comportement des entrepreneurs : une nécessaire stabilité fiscale, l’encouragement de l’épargne salariale longue en entreprise (qui s’appuiera sur un nouveau rapport), une meilleure représentativité syndicale au sein de la stratégie d’entreprise et, enfin, un crédit d’impôt calculé pour tout salaire inférieur à 2,5 fois le SMIC. Si leur financement reposera en partie sur un réajustement des taux de TVA, ce sont bel et bien des économies budgétaires (60 Mds€ sur 5 ans) qui sont mises en avant. Reste à traduire, dans les faits, ce pacte en une véritable politique de l’offre.

Cependant, pour relancer le moteur européen, il convient d’y ajouter une politique de la demande. C’est là qu’intervient l’Allemagne avec un taux de chômage de 5,5%, au plus bas depuis la réunification. Le pays a les moyens de relancer son économie qui devrait voir sa croissance passer de 3% en 2011 à moins de 1% en 2012 et 2013. Déjà confrontés à une pénurie de main-d’œuvre, les employeurs allemands ont accepté une hausse des salaires de 3% en 2012, la fonction publique ayant obtenu 6% pour 2013. Les partis de la coalition d’Angela Merkel ont annoncé des allégements fiscaux pour 2 Mds€ en 2013 et 4 Mds€ en 2014. Plus encore, la chancelière se propose d’introduire un salaire minimum fédéral couvrant les tranches d’activité qui en sont actuellement dépourvues (7 millions de personnes seraient concernées par un salaire minimum de 8,5 € de l’heure). Ces mesures auraient le double avantage de rééquilibrer les rapports de compétitivité des deux côtés du Rhin.

Enfin, le FMI a calculé que les marges de manœuvre actuelles, compatibles avec la règle d’or pour une relance budgétaire, seraient de l’ordre de 0,5% du PIB. Il n’y a certes pas de quoi relancer l’Europe mais cela constituerait l’élément symbolique par excellence d’une coordination des politiques économiques dont elle a tant besoin !

La tâche est lourde mais l’enjeu n’est ni plus ni moins que la reprise de l’économie mondiale.

Éric Venet

montbleu finance est une société de gestion de portefeuille indépendante, agréée en octobre 2007 par l’Autorité des Marchés Financiers.

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