montbleu finance - "La complainte du rentier et de l’entrepreneur"

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Mercredi 5 décembre 2012

montbleu finance - "La complainte du rentier et de l’entrepreneur"

Éric Venet, directeur de la gestion chez montbleu finance, nous fait part de son analyse des marchés.

 

Nous évoquions, il y a quinze jours, la nécessité d’une nouvelle économie politique pour les grandes zones économiques que sont la Chine, les États-Unis et l’Europe, avec pour chacune un programme propre et ambitieux, nécessitant des choix politiques forts (cf. chronique du 19/11/2012, "Realpolitik : « Demandez le programme ! »").

L’Économique a besoin du Politique, tout comme la Finance a besoin de l’Économique. Toutefois, le Politique n’est qu’une des composantes du triptyque Finance/Économique/Politique permettant le développement d’une organisation harmonieuse Région/État/Nation. Si la Chine a besoin de réfléchir à une Finance plus en adéquation avec son couple Économique/Politique et les États-Unis de choisir quelle politique adopter face à son omniprésente paire Économique/Finance, l’Europe doit, elle, développer une composante Économique suffisante pour faire face à sa très controversée relation Finance/Politique. C’est dire à quel point il est impératif pour le Vieux Continent, en plus de choix politiques forts, de voir se renouer des relations de confiance entre l’Économique et la Finance afin de sortir du dilemme du rentier en faisant appel à l’entrepreneur.

Échapper à l’euthanasie du rentier (John Maynard Keynes)

Malgré la dégradation de sa note par une seconde agence de notation, l’État français continue d’emprunter à des taux records à la baisse (2% sur 10 ans, proches des 1,4% demandés par les investisseurs à l’État allemand, alors même que les deux économies sont bien loin d’avoir une santé équivalente). Ces taux extrêmement bas sont la conséquence d’une offre importante de capitaux disponibles, due à une épargne surabondante et à la forte liquidité apportée par la BCE (LTRO). Ces capitaux qui se nourrissent des incertitudes économiques et sociales sont placés sur des instruments financiers censés offrir le plus de sécurité possible. Ils sont accrus par la demande d’obligations des compagnies d’assurance pour lesquelles la nouvelle législation "Solvency 2" en favorise le placement au détriment des actions et contribue, aujourd’hui, à un véritable rallye obligataire.

Cette aversion pour le risque conduit à une ruée vers les emprunts émis par les multinationales qui, par opportunisme, surfent sur la vague et lèvent des capitaux à des prix extrêmement "bon marché" (et renforce ainsi leur profitabilité).

L’épargnant dont la fiscalité s’alourdit également a désormais la certitude de ne plus voir son épargne suffisamment rétribuée pour éviter une perte de pouvoir d’achat. Sa rémunération est à présent inférieure à l’inflation. Pis, sur des échéances à court terme, l’investisseur est prêt à perdre de l’argent contre la certitude de conserver son capital initial ! C’est ce que Keynes appelle "l’euthanasie des rentiers".

Né en 1883, l’année de la mort de Karl Marx, et formé à l’École libérale (il fut l’élève d’Alfred Marshall), John Maynard Keynes publie en 1936 la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, ouvrage à travers lequel il cherche à comprendre les causes sous-tendant à la grande crise économique de 1929 et tente d’y apporter des réponses. Selon lui, l’économie pouvant rester en équilibre de sous-emploi, il préconise l’intervention de l’État, notamment par la relance de l’investissement, mais il fustige également les détenteurs de capitaux qui exigent une prime (ou rente) sur ce même capital et freinent ainsi l’investissement productif, sans être impliqués dans la gestion de l’entreprise. Il recommande en conséquence une baisse des taux d’intérêt - notamment une chute de la rémunération de l’épargnant - qui permettra, grâce à un moindre coût du capital, de financer des investissements au rendement interne devenu plus faible (efficacité marginale du capital) et d’accroître ainsi la masse des investissements et in fine la production.

Pour Keynes, l’aversion au risque n’est en rien déterminée, rien n’étant inéluctable. Il l’énonce ainsi en 1926 dans La fin du laisser-faire, « Il ne faut pas exagérer l’importance du problème économique. L’économie est essentiellement une science morale et non pas une science naturelle, c’est-à-dire qu’elle utilise l’introspection et les jugements de valeur. » À l’époque de la grande dépression des années 1930, il ajoute : « Nous devons inventer une nouvelle morale pour un nouvel âge. »

En sortant de la trappe à liquidité (Paul Krugman)

Toutefois, si les faibles taux d’intérêt sont la résultante à la fois d’une volonté politique et de l’aversion au risque des agents économiques, ils ne permettront une reprise économique qu’avec le retour de la confiance de ces derniers. Inversement, s’ils anticipent toujours une dégradation de la conjoncture, ils n’auront aucune réaction et continueront d’épargner. C’est ce Keynes nomme "la trappe à liquidité". Celle-ci a récemment refait surface avec la déflation que connaît le Japon où les taux d’intérêt se déplacent, depuis les années 1990, vers des plus bas jusque-là inimaginables, dans un contexte de stagnation économique analysée par le néo-keynésien Paul Krugman. Elle est également revenue sur le devant de la scène avec la politique d’expansion monétaire menée par la Fed (Quantitative Easing). Aux craintes relatives au caractère potentiellement inflationniste de cette décision ont répondu des observations intriguées sur l’atténuation de ces risques en raison de cette trappe à liquidité.

Pour sortir de cette trappe à liquidité, il est nécessaire de modifier les anticipations d’inflation sans pour autant déclencher l’inflation. C’est exactement le sens du propos d’Olivier Blanchard, économiste en chef du FMI, lorsqu’il se propose d’augmenter les objectifs d’inflation, contrairement à Paul Krugman qui considère qu’un pays a de faibles chances de sortir de cette trappe lorsqu’il apparaît extrêmement rigoureux sur le plan monétaire.

S’il est difficile de considérer que l’inflation (par la demande) puisse revenir à court terme, tant les capacités de production sont sous-utilisées et le chômage élevé, il apparaît certain que la désinflation mondiale est bel et bien terminée : les prix des biens industrialisés fabriqués par les pays émergents sont de nouveau à la hausse, poussés par une volonté de revalorisation des salaires. Dès lors, les agents économiques ne tarderont pas à considérer que les taux extrêmement bas offerts ne résisteront pas à la première modification d’anticipation positive.

Les détenteurs d’obligations avec de si faibles rendements seront alors tentés de vendre leurs papiers (la liquidité sera-t-elle suffisante pour ne pas engendrer de mouvement violent ?). Pourquoi ne pas se positionner sur des actions d’entreprises qui auront eu, entre-temps, la possibilité d’engager des capitaux à des coûts vraiment très faibles et qui permettront la poursuite du cycle de croissance ?

Pour financer l’entrepreneur (Joseph Schumpeter)

À la manière du pari de Pascal, la seule façon d’échapper à l’euthanasie du rentier est d’accompagner l’entrepreneur qui, certes, prend un risque mais ce risque n’est-il pas l’essence même du capitalisme et ce dont nos économies ont profondément besoin. Financer l’"entrepreneur innovant" schumpetérien, c’est se donner les moyens d’une nouvelle période de croissance. Joseph Schumpeter, qui pour l’anecdote est né tout comme Keynes en 1883, le définit comme « un homme dont les horizons économiques sont vastes et dont l’énergie est suffisante pour bousculer la propension à la routine et réaliser des innovations ».

Dans Capitalisme, socialisme et démocratie, son œuvre maîtresse publiée en 1942, Schumpeter explique que l’entrepreneur est le moteur de l’économie, s’appuyant sur le capital des rentiers pour donner une impulsion économique à la société par son énergie, sa vision et son opportunisme. Il enrichit le rentier qui a besoin de placer son épargne et apporte innovations technologiques, produits et services nouveaux jusqu’alors insoupçonnés de la société.

Ce transfert d’une épargne thésaurisée vers une épargne à destination des entreprises pourrait être facilité par une fiscalité appropriée privilégiant les placements de long terme au détriment de ceux de court terme. Cela nécessiterait, tout de même, une modification des règles prudentielles du côté des investisseurs institutionnels mais, plus encore, une prise de conscience collective que notre épargne détermine nos investissements, que le placement de l’épargnant dans les entreprises permet le développement de celles-ci, au même titre que ses achats déterminent leur production.

Certes, le lien semble loin lorsqu’il s’agit de multinationales mais il est d’autant plus aisé à établir lorsqu’il s’agit de petites et moyennes entreprises. Si l’achat d’actions émises par ces dernières semble encore quelque peu risqué, saluons tout de même l’initiative de la création d’une plate-forme permettant la levée d’obligations par des PME françaises, à l’image de ce qui se fait outre-Rhin.

Le rallye obligataire se transférera aux marchés des actions et, ce, de manière d’autant plus importante en Europe que le marché y est encore très loin de ses plus hauts.

Mieux vaut, dès lors, prendre le risque de gagner avec l’entrepreneur schumpetérien que d’être certain de perdre par l’euthanasie du rentier de Keynes !

Éric Venet

montbleu finance est une société de gestion de portefeuille indépendante, agréée en octobre 2007 par l’Autorité des Marchés Financiers.

montbleu finance offre une gamme complémentaire de Fonds Communs de Placement. Investis en France, en Europe et à l’international, les fonds répondent à la diversité des profils de risque existants.

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