Mohanad, membre de l'Etat islamique, aurait voulu être un martyr

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MOHANAD, MEMBRE DE L'EI DÉTENU AU KURDISTAN IRAKIEN, AURAIT VOULU ÊTRE UN MARTYR
MOHANAD, MEMBRE DE L'EI DÉTENU AU KURDISTAN IRAKIEN, AURAIT VOULU ÊTRE UN MARTYR

par Isabel Coles

ERBIL, Irak (Reuters) - La frappe aérienne anéantit sa cible. Au sol, les hommes prennent la fuite. Quatre d'entre eux plongent dans le Tigre et parviennent sur l'autre rive. Mais le cinquième reste au bord, gelé. Il ne sait pas nager.

Il se cache pendant deux jours dans les buissons le long de la berge avant d'oser s'aventurer à l'extérieur, à la recherche d'un bateau. Mais les forces kurdes contrôlent désormais le secteur. Il est fait prisonnier.

"J'aurais voulu subir le martyre", déclare Mohanad, 30 ans, dans la prison de haute sécurité d'Erbil, capitale du Kurdistan irakien, où il est détenu depuis le mois de janvier dernier.

L'interview, organisée par les autorités kurdes à la demande de Reuters, a été réalisée dans un bureau de la prison. Un responsable est resté dans la pièce pratiquement tout le temps. Mohanad semble en bonne santé. Il évoque facilement son passé.

Il porte un polo blanc rayé de bleu au lieu de l'uniforme des prisonniers. Il n'arbore pas la barbe drue emblématique des combattants de l'Etat islamique. Un duvet clairsemé recouvre son menton et ses joues.

Ses poignets sont entravés par des menottes. Ses pieds, chaussés de sandales en plastique, sont libres. On lui propose de l'eau et du thé dans des tasses en carton, mais il ne boit pas.

Mohanad est loin de l'image impitoyable donnée par les combattants de l'EI dans les vidéos qui montrent les décapitations de prisonniers ou les prisonniers abattus au bord de charniers.

En s'engageant dans les rangs de l'EI, il s'agissait pour Mohanad, du moins en partie, de poursuivre le travail commencé par ses deux frères aînés qui avaient adhéré à Al Qaïda en Irak, l'organisation qui a précédé l'EI, après l'intervention des Etats-Unis en Irak en 2003. Ils ont tous les deux étés tués en combattant les forces américaines à Mossoul, la grande ville du nord de l'Irak.

Mohanad dit que ses coreligionnaires sunnites ont été maltraités par le pouvoir chiite installé après l'arrivée des Etats-Unis. L'Islam doit se répandre, dit-il aussi.

LA BÉNÉDICTION DE SA MÈRE

En juin 2014, le jour de la prise éclair de Mossoul par les combattants de l'EI venus de Syrie, Mohanad se trouvait chez lui, non loin du village de Danich. Il dit s'être réjoui en regardant les images à la télévision.

De jeunes hommes de la région commencent alors à recruter pour l'EI. Mohanad se décide. "J'ai pensé : 'deux de mes frères ont rejoint cette organisation et je suis le seul restant.

Le père de Mohanad a trouvé la mort dans un accident de voiture plusieurs années auparavant.

Il demande la bénédiction de sa mère avant de partir. "Elle a dit: va-t-en. J'ai déjà perdu deux fils; va aussi avec eux", raconte-t-il. Il rit.

Au siège de l'EI dans le secteur de Chora près de Mossoul, la candidature de Mohanad est acceptée par un homme disant s'appeler Abou Saleh. "J'ai pris sa main et j'ai dit: 'je fais serment d'allégeance' et je suis devenu membre de l'organisation", raconte-t-il.

On lui donne une Kalachnikov et on lui apprend son maniement. Il mime l'action de charger une arme malgré les menottes à ses poignets.

Pendant les cinq mois qui ont suivi, Mohanad a été chargé de garder un bureau de l'EI dans un village au sud-ouest de Mossoul. Il ne s'est rien passé, dit-il.

Son salaire est de 300.000 dinars irakiens par mois (230 euros). C'est plus que ce qu'il ne touche en tant que manoeuvre depuis qu'il a abandonné sa scolarité au début du collège après plusieurs échecs aux examens.

Quand l'EI commence à perdre du terrain dans le nord de l'Irak vers la fin de 2014, Mohanad est chargé d'une petite unité de quatre hommes, tous irakiens, à un avant-poste le long de la ligne de front au sud-est de Mossoul, où les combats font rage entre l'EI et les forces de sécurité kurdes.

Pendant la journée, lui et ses hommes surveillent l'ennemi à la jumelle à tour de rôle par roulement de deux heures. Un groupe plus important les remplace la nuit.

Les instructions viennent d'un certain Abou Saad, un chef local de l'EI, avec qui les hommes communiquent par talkie-walkie. Mohanad dit ne pas avoir vu de combattants étrangers.

Tous les cinq jours, Mohanad est autorisé à rentrer chez lui retrouver sa femme et ses trois enfants, âgés de trois, cinq et six ans.

Il dit qu'ils ne doivent pas être au courant de ce qui lui est arrivé et doivent penser qu'il est mort.

Sa famille lui manque. Mais il ne regrette rien, si ce n'est d'avoir été fait prisonnier et de s'être vu refuser de ce fait une place au paradis avec les 72 vierges promises aux martyrs dans l'islam. "Elles sont très belles", assure-t-il. Il sourit.

Pourquoi alors ne pas s'être porté volontaire pour une mission suicide? L'idée est intimidante, dit-il. Et puis, il ne sait pas conduire.

(Danielle Rouquié pour le service français)

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