Michel Aglietta : «Il ne faut pas laisser les taux longs remonter en Europe»

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(lerevenu.com) - Les marchés ont violemment réagi à la conférence de presse du président de la Réserve fédérale, le 19 juin dernier et aux bons chiffres de l'emploi américain, le 5 juillet, au point de l'obliger à reprendre la parole. Peut-on s'attendre à de nouvelles alertes, cet été ? 

Michel Aglietta ? La sur-réaction des marchés fait craindre une recrudescence de leur volatilité car ils redoutent une sortie désordonnée de la politique monétaire «non conventionnelle» des États-Unis. En réalité, on assiste, outre-Atlantique, à une amélioration lente de l'économie, ce qui motive la Réserve fédérale à préparer les opérateurs financiers à une inflexion future de sa politique. Mais l'Europe ne se trouve pas du tout dans cette situation-là. L'état d'alerte y est permanent, car nous sommes en récession depuis huit semestres. C'est une alerte de fond. Le taux de chômage ne fait que croître et nous sommes au bord de graves crises sociales. C'est un contexte que le monde financier veut ignorer. Les investisseurs croient en effet, à tort, que ces données-là ne posent plus de problème.

Évitera-t-on un krach obligataire ?
S'il y avait krach obligataire, les États-Unis eux-mêmes retomberaient lourdement et on ne reparlerait plus d'amélioration pour quelque temps. C'est donc un enjeu crucial. Qu'une bonne nouvelle crée un choc obligataire et une remontée des taux longs générale par contagion montre bien que l'irrationalité des marchés reste à l'ordre du jour. Les investisseurs auto-légitiment des mouvements de panique en mobilisant de mauvais souvenirs passés. Le souvenir du krach obligataire de 1994 a resurgi pour justifier un comportement collectif de panique. Les marchés créent des crises artificielles par l'irrationalité de leur réponse. 

Peut-on y voir une manière de faire pression sur les autorités monétaires pour qu'elles assouplissent leur politique monétaire ?
Les politiques monétaires sont hyper-souples depuis fin 2008. La Réserve fédérale a seulement dit, dernièrement, qu'elle pourrait ralentir ses achats mensuels de titres publics. Elle n'a pas pris les marchés à revers, puisqu'ils entendent ce discours-là depuis le mois de mai dernier. En outre, la banque centrale ne réduit que les flux, elle ne diminue pas ses stocks de titres, puisqu'elle continue à en acheter. Et en faisant cela, elle dit aux marchés : vous allez pouvoir substituer des actifs risqués comme les actions à des actifs à faible rendement que sont les dettes d'État. Quand les investisseurs auront compris cela, à savoir qu'il s'agit de tenir compte des fondamentaux économiques, ils accepteront alors que les taux américains puissent remonter lentement. La Réserve fédérale s'appuie sur du solide, c'est cela qui est important.

L'Europe peut-elle s'affranchir de la politique américaine et conserver des taux bas comme la Banque centrale européenne s'y efforce ?
La pire chose que nous pourrions faire en Europe, ce serait de laisser les taux longs remonter. S'ils remontent, la situation déjà fragile des pays d'Europe du Sud deviendra alors catastrophique. Il faut découpler les taux européens des taux américains, comme la BCE s'y est résolue le 4 juillet dernier, en annonçant qu'elle s'engageait à maintenir les taux courts à des niveaux très bas, voire négatifs jusqu'en 2016. La Banque centrale européenne s'est, enfin, résolue à recourir à ce qu'on appelle la «forward guidance», à  l'instar de ce qu'a fait la Réserve fédérale américaine depuis le début de la crise pour contrecarrer l'irrationalité des marchés. La BCE rappelle aussi qu'elle dispose d'instruments complémentaires comme  le programme OMT (Outright Monetary Transactions) d'achats illimités d'obligations d'État. C'est un changement très profond de politique par rapport à ce que sont supposés autoriser les statuts de la BCE.

Et si cela ne suffit pas ?
Il est possible que la BCE doive mettre en oeuvre l'OMT, qui exigerait l'aide du MES (mécanisme européen de stabilité). C'est toutefois une procédure moins souple que le «Quantitative Easing» de la Réserve fédérale, à cause de l'obligation faite aux États de passer par une procédure formelle et des négociations qui peuvent s'avérer longues et périlleuses. On le sait, le temps des compromis politiques européens n'est pas celui des marchés.

Propos recueillis par Aline Fauvarque

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  • M3154658 le jeudi 11 juil 2013 à 19:45

    Si irrationalité il y a , cher Monsieur elle est plutôt du côté des Politiques Publiques le Marché n'en étant que le révélateur. Si le Malade a de la fièvre ce n'est pas de la faute du Thermomètre ... ou alors il faut m"expliquer ... !!!