Même russe, la Crimée attend toujours la prospérité-habitants

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    * Les prix ont flambé après l'annexion par la Russie 
    * Certains Criméens se plaignent de leurs faibles retraites 
    * La fréquentation touristique a chuté 
 
    par Maria Tsvetkova 
    ARMIANSK, Crimée, 22 août (Reuters) - Plus de deux ans après 
son annexion par la Russie, la Crimée coupée de l'Ukraine attend 
toujours les jours meilleurs promis par la Russie, alors que les 
prix ont flambé, les revenus stagné et que les touristes se sont 
évaporés. 
    En outre, la péninsule ensoleillée sur la mer Noire connaît 
un regain d'agitation. Le président russe Vladimir Poutine 
accuse l'Ukraine d'avoir envoyé des agents infiltrés pour casser 
son industrie. Mais, soulignent les habitants, le mal était déjà 
fait. En cause, l'indifférence de Moscou. 
    "Nous avons rejoint la Russie et ils n'en n'ont plus rien eu 
à faire de nous", déclare Ievgueni, qui travaille à l'usine de 
production de dioxyde de titane d'Armiansk. "Les gens sont 
naïfs. Ils pensaient que si nous faisions partie de la Russie, 
tout serait russe. Les prix ont bondi au niveau russe, mais les 
salaires sont restés les mêmes. C'est le principal problème." 
    Disant craindre des représailles de son patron, Ievgueni a 
refusé de donner son nom de famille, à l'instar d'autres 
ouvriers qui ont parlé à Reuters. 
    Armiansk, petite ville endormie près de la frontière 
nouvellement établie avec l'Ukraine, est située non loin de 
l'endroit où la Russie a dit avoir eu des heurts avec des agents 
infiltrés ukrainiens la semaine dernière. Kiev affirme que les 
affrontements n'ont jamais eu lieu et accuse Moscou d'avoir 
fabriqué l'affaire de toutes pièces pour s'en servir de prétexte 
à une nouvelle action militaire contre l'Ukraine. 
    L'affaire a détourné l'attention des vrais problèmes de la 
péninsule et de ses deux millions d'habitants, disent les 
habitants interrogés par Reuters. 
    A Armiansk, un quart des 20.000 habitants travaillent à 
l'usine chimique Krymskyï Tytan, qui produit du dioxyde de 
titane. Quand la Crimée était contrôlée par l'Ukraine, les biens 
et services étaient abordables et les ouvriers de l'usine 
pouvaient de temps en temps se faire plaisir, disent-ils.  
     
    AUCUN PROJET 
    Mais, après le blocage des approvisionnements par Kiev l'an 
dernier, les prix ont flambé. 
    "Je peux simplement acheter de la nourriture et c'est 
difficile pour acheter des vêtements", raconte Pavel, 
technicien, qui dit être payé 17.000 roubles par mois (220 
euros), soit la moitié du salaire moyen mensuel en Russie.  
    "Cela aurait suffi pour l'Ukraine parce que les prix étaient 
plus bas", ajoute-t-il. "Mais mon salaire est gelé et tous les 
prix sont en hausse." 
    Trois autres ouvriers ayant parlé à Reuters évoquent des 
salaires mensuels allant de 10.000 roubles pour un assistant de 
laboratoire à 21.000 pour la direction d'un service 
d'ingénierie. 
    L'usine de titane est contrôlée par Dmitro Firtach, un homme 
d'affaires ukrainien. Ni lui ni l'usine n'ont pu être joints. 
    Moscou semble être au courant des difficultés d'Armiansk et 
de la Crimée. Le gouvernement russe a annoncé son intention 
d'investir 680 milliards de roubles (près de neuf milliards 
d'euros) en Crimée entre maintenant et 2020.  
    Moscou a aussi décidé de construire un pont pour relier la 
Crimée au sud de la Russie, dans l'espoir d'établir une nouvelle 
voie d'approvisionnement et de réduire les prix à la 
consommation. Mais les premiers camions ne devraient pouvoir 
l'emprunter qu'en 2018 au plus tôt. 
    Le gouvernement russe a aussi inscrit Armiansk sur une liste 
de plus de 300 localités russes considérées comme ayant besoin 
d'investissements publics pour se diversifier. Contacté par 
Reuters, le ministre criméen de l'Economie a déclaré qu'aucun 
projet pour la ville n'avait encore été développé. 
    Après l'annexion par la Russie, les retraités, les 
fonctionnaires et les salariés de l'industrie touristique, 
étaient censés profiter d'un coup de pouce financier. A la 
place, le rouble a perdu environ la moitié de sa valeur face au 
dollar depuis 2014 en raison des sanctions imposées par les pays 
occidentaux à la Russie et de la baisse des cours du pétrole. 
     
    "TENEZ-BON !" 
    En mai, lors d'une visite en Crimée, le Premier ministre 
russe Dmitri Medvedev a été filmé en train d'être apostrophé par 
une femme qui se plaignait du niveau de vie des 500.000 
retraités de la péninsule. 
    "Il est impossible de s'en sortir avec une pension en 
Crimée", déclare-t-elle. "Les prix sont fous (...). Que sont 
8.000 (roubles) ? C'est une somme dérisoire." 
    La réponse de Dmitri Medvedev a fait le tour d'internet. 
"Nous n'avons tout simplement pas d'argent. (...) Tenez-bon", a 
dit le chef du gouvernement russe. 
    Avec ses stations thermales et ses stations balnéaires sur 
la côte de la mer Noire, la Crimée est une destination 
touristique très prisée depuis la période tsariste. Tchekhov y a 
écrit sa dernière pièce, la Cerisaie. 
    Vladimir Poutine a dit l'an dernier que le tourisme devait 
être rentable et que des mesures seraient envisagées pour 
attirer les visiteurs étrangers. Mais l'annexion a coupé la 
péninsule de ses touristes ukrainiens qui y venaient pour la 
plupart en train et leur défection n'a pas été compensée par les 
vacanciers ruses, qui doivent prendre l'avion pour s'y rendre. 
    Selon les chiffres officiels, la Crimée accueillait six 
millions de touristes par an quand elle faisait partie de 
l'Ukraine. Après l'annexion, leur nombre a chuté. 
    "Quand nous étions dans l'Ukraine, il y a avait plus de 
gens. Vous pouviez à peine vous frayer un passage dans la 
foule", raconte un serveur au regard las sur la terrasse chic 
d'un restaurant presque vide près de la mer à Eupatoria. 
    Quant aux clients qui viennent, raconte Natalia, serveuse 
dans un autre restaurant de cette station populaire, ils 
dépensent beaucoup moins d'argent que du temps de l'Ukraine. 
    "Les gens sont désormais réticents à dépenser leur argent, 
ils passent des commandes minimes et les pourboires sont en 
baisse", dit-elle. "C'est la crise du rouble. Les prix sont 
élevés. Les gens viennent de Russie et ils sont stupéfaits par 
les prix élevés de Crimée. Nous aussi, nous sommes stupéfaits." 
 
 (Danielle Rouquié pour le service français) 
 
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