Mais qui est donc le président sortant ?

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Mais qui est donc le président sortant ?
Mais qui est donc le président sortant ?

par Yves Clarisse et Emmanuel Jarry

PARIS (Reuters) - Dans un combat de boxe, le champion en titre laisse en général venir son challenger, qui tente de faire la différence en attaquant son adversaire pour emporter la décision.

La campagne électorale française de 2012 bouscule cette règle et voit François Hollande adopter une posture de plus en plus présidentielle tandis que Nicolas Sarkozy multiplie les coups au risque de se "déprésidentialiser", avec l'énergie du désespoir que lui donne son retard dans les sondages d'opinion.

"C'est une campagne bizarre, cette campagne d'entre-deux tours où on a l'impression d'un Sarkozy qui cherche sans arrêt, comme un boxeur, le contact, et l'autre qui est sans arrêt dans une stratégie d'esquive", dit Pascal Perrineau, directeur du Cevipof (Centre de recherches politiques de Sciences Po Paris).

"Tout est un peu cul par-dessus tête", ajoute-t-il.

Ce phénomène a été illustré jusqu'à la caricature cette semaine, après les résultats du premier tour qui ont donné 27,18% des voix au président sortant contre 28,63% au candidat socialiste, crédité d'une large victoire le 6 mai.

Mercredi, François Hollande a donné une conférence de presse dans un décor délibérément officiel et épuré : les drapeaux français et européen s'entremêlaient sur un fond bleu uniforme vierge de toute inscription et il fallait y regarder à deux fois pour apercevoir son slogan - "Le changement, c'est maintenant" - discrètement placé sur le devant de son pupitre.

Si les affrontements de la campagne n'ont pas été absents, le candidat socialiste a abordé les sujets internationaux et européens en prenant soin d'éviter les polémiques, même s'il n'est pas avare de piques envers celui qu'il désigne depuis le début comme le "candidat sortant".

LES POLÉMIQUES POUR SARKOZY

Contrairement à ce dernier, il a reçu les syndicats comme s'il était déjà un président préparant les réformes à venir.

Nicolas Sarkozy a quant à lui enchaîné les meetings dans une ambiance électrique, sans retenir ses coups contre son adversaire, tout à sa quête des 6,4 millions d'électeurs du Front national dont les voix lui sont indispensables.

Obligation pour les écoles de fournir les mêmes menus pour tous les enfants dans leurs cantines ou interdiction des horaires différenciés pour les hommes et les femmes : les thèmes, utilisés par Marine Le Pen, sont très polémiques.

Dans la foulée, Nicolas Sarkozy dresse de François Hollande, qui entend accorder le droit de vote aux élections municipales aux ressortissants de pays tiers à l'UE, l'image d'un candidat soutenu par Tariq Ramadan et les imams des mosquées, ce qui a été démenti par les intéressés eux-mêmes.

Dans son offensive contre les "corps intermédiaires", il s'est mis à dos les syndicats, allant jusqu'à organiser le 1er mai un rassemblement du "vrai travail", une expression dont il a dû convenir jeudi soir qu'elle n'était "pas heureuse".

Les arguments sur son expérience de la gestion du pays et de l'Union européenne dans une période de crise économique aiguë, qui manque selon lui à François Hollande, sont pratiquement passés à l'arrière-plan depuis le premier tour.

Et c'est Nicolas Sarkozy qui demande à son challenger l'organisation de trois débats télévisés dans l'entre-deux-tours, un défi que François Hollande a refusé de relever, comme un président sortant l'aurait sans doute fait.

AFFOLEMENT

Pour les analystes, la présidentialisation du candidat socialiste est en grande partie due au fait qu'il a en réalité commencé sa campagne depuis plus d'un an.

"François Hollande se sent dans le rôle depuis tellement longtemps que Sarkozy apparaît de plus en plus comme le challenger. C'est renforcé par la stratégie qu'a adoptée François Hollande", estime Pascal Perrineau.

"(Nicolas Sarkozy) sent qu'il a beaucoup de mal à inverser le rapport de force. Et là il se dit : 'mais ciel, qu'est-ce qu'il faut faire pour faire bouger les lignes' ? Et il y a certainement de temps en temps un petit peu d'affolement", poursuit-il.

François Hollande, lui, a beaucoup travaillé son image.

"Depuis sa campagne des primaires, il s'est composé ce personnage, il a décidé de faire l'effort sur lui-même de ne plus être le type sympa, marrant et un peu grassouillet. Il a à la fois perdu du poids, gagné en sérénité, changé le rythme de sa phrase, pour devenir en effet le quasi-président", estime le politologue Roland Cayrol.

Dominique Wolton, directeur de l'Institut des sciences de la communication du CNRS, juge que la campagne n'a fait qu'exacerber le style intrinsèque des deux hommes.

"Ce n'est pas que Hollande a pris une posture présidentielle, c'est que les deux ont accentué leur style. Hollande a accentué un style d'apaisement, et Sarkozy a accentué un style de violence", souligne-t-il.

DERNIÈRE CHANCE

Christian Delporte, professeur d'Histoire contemporaine, estime que cette fin de campagne ressemble à celle de 1981, lorsque l'élection de François Mitterrand face au président sortant Valéry Giscard d'Estaing est "devenue évidente".

"Celui qui impose l'évidence de son élection a gagné. C'est ce qu'avait réussi à faire Mitterrand en 1981. La preuve, c'est que Giscard disait toujours 'voilà ce que vous ferez', et parler au futur à son adversaire, ça veut dire qu'il a déjà gagné", explique ce spécialiste des médias.

Cette "évidence" s'impose également à des élus UMP.

"François Hollande est plus serein, il paraît plus détendu", reconnaît le député Etienne Pinte, selon qui le candidat socialiste a réussi à endosser le costume présidentiel.

La nécessité pour Nicolas Sarkozy de se démener pour refaire son retard explique pour lui cette contradiction apparente.

"Je pense qu'il se rend compte qu'il y a un challenge difficile et que donc il doit mettre toutes ses forces dans la bataille pour essayer de l'emporter", dit-il. "On ne sait plus très bien quand il est président, quand il est candidat ou s'il est les deux à la fois, c'est ça qui est ambigu."

Mais les analyses mettent François Hollande en garde contre une posture exagérément optimiste.

"Il y a un petit risque chez Hollande : il ne faut jamais donner l'impression d'avoir vendu la peau de l'ours avant de l'avoir tué", déclare Pascal Perrineau, qui estime que Nicolas Sarkozy a encore une chance de se poser un président la semaine prochaine, notamment lors du débat télévisé du 2 mai.

"Il faut qu'il fasse maintenant preuve de calme pour attendre le moment du débat et qu'il soit tout à la préparation de ce débat, parce que d'une certaine manière c'est un peu sa dernière chance. Parce que là, tout de même, en terme d'image, il a une carte à jouer", conclut-il.

avec Chine Labbé, édité par Gilles Trequesser

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