Luc Alphand : " Gagner le Général n'était même pas un rêve "

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Luc Alphand : " Gagner le Général n'était même pas un rêve "
Luc Alphand : " Gagner le Général n'était même pas un rêve "

Luc Alphand, vous avez commencé à pratiquer le ski très jeune? Je suis né à la montagne, mon père était guide de haute-montagne, mes parents étaient gardiens de refuge aussi, alors, forcément, en étant en face des pistes, on est amené à skier. On commence à deux ans, deux ans et demi, et tout de suite, c'est le virus, le virus de la glisse, de la liberté. C'était ça au début : glisser, s'amuser. C'est avec mon frère, Lionel, d'un an mon ainé, que j'ai commencé. Mon père était moniteur de ski, il partait faire ses journées, ma mère nous posait. Du coup, on a vite été autonome, on skiait vite seul, on avait notre petit circuit avec notre petite pièce en poche pour prendre un Orangina et un sandwich à midi. Comme on a appris à skier tout seul, on commencé à vraiment aimer la poudreuse et la glisse avant la compétition, les piquets, le club et les courses.

C'est une discipline qui a toujours fait partie de votre quotidien. Oui vraiment, mes racines sont là. J'ai vraiment du plaisir, de la joie à retourner dans mes montagnes et je crois qu'elles me manquent lorsque je pars loin longtemps. Mon père est guide, mon frère est devenu guide, il était aussi entraîneur donc forcément, quand on est dans le milieu, on tourne autour et après on ne peut plus se passer de cette vue, de ces montagnes, même de l'hiver.

Tout commence très bien pour vous avec un titre de champion du monde junior de descente et la médaille d'argent du combiné en 1983 à Sestrières pour fêter votre majorité. Vous intégrez l'équipe de France dans la foulée. La voie semblait toute tracée A 18 ans, le gros du tri est déjà fait. Avec les copains de club, on est une dizaine. Au comité régional, il n'en reste plus que 4-5 et puis après, en équipe de France, il y en a 1 ou 2 qui font le saut et encore, ce n'est même pas sûr. Entre 10 et 13 ans, mon frère était meilleur que moi et je courais un peu après le truc. Entre 15 et 18 ans, j'ai commencé à gagner. Ces années-là sont vraiment linéaires, top, jusqu'à un titre de champion du monde junior. Après, c'était l'entrée en équipe de France. On ne se pose aucune question. J'ai passé mon bac mais ce n'était pas des études que je voulais faire, je voulais continuer en Coupe du monde et, un jour, gagner une course.

« J'étais vraiment jeune chien fou »

Les débuts en équipe de France ne vont pas être simples pourtant A 18 ans, on croit qu'on va tout casser et que, si on a gagné là, on va tout gagner en Coupe du monde. Mais l'étape au-dessus, elle existe vraiment. Le titre de champion du monde junior, c'est un passage dans une carrière. Mais une fois que tu as fini junior, il n'y a plus de catégorie : tu es en Coupe d'Europe ou en Coupe du monde avec des anciens qui ont dix ans de plus que toi, qui sont plus forts et qui ont de l'expérience. J'ai commencé à prendre des tartes dans la gueule. Il y a eu des saisons difficiles. J'ai eu du mal à percer. J'avais de bons résultats mais c'était un peu en dents de scie sans pour autant que je sois blessé. Je n'avais pas encore mis tout en place pour réussir à gagner. Je n'avais peut-être pas compris qu'il fallait être super professionnel si on veut, un jour, y arriver.

Vous êtes sacré champion de France pour la première fois en 1985. Il y aura en tout huit titres nationaux dans la discipline reine jusqu'en 1997. Mais pour vous, être meilleur Français n'est pas un but en soi. A 18 ans, quand on débarque sur le circuit,on pense qu'on va éclater le truc, battre tout le monde. J'étais vraiment jeune chien fou. Je voulais vraiment y arriver. Y arriver pour mes entraîneurs, pour tout le monde. Je voulais prouver que je pouvais gagner une course. S'en sont suivies beaucoup de chutes, de désillusions, de déceptions. Vous savez, le haut niveau, c'est dur. Il y a beaucoup de sacrifices au niveau de l'entraînement, du temps, des amis, de sa famille, beaucoup de voyages? même si c'est une vie super sympa. Et puis, ça fait mal une chute en descente. Il y a beaucoup de choses qui font mal, qui sont difficiles à supporter. Des contraintes. Une exigence professionnelle à avoir. Bref, tout cela prend beaucoup de temps et, parfois, on en arrive à se décourager.

En 1986, après deux saisons sans résultat à la hauteur de vos ambitions, vous envisagez une première fois de tout laisser tomber pour reprendre vos études aux Etats-Unis. J'étais aux Etats-Unis et on me propose un package : on pouvait me payer mon Masters c'est-à-dire, trois ans d'études avec le logement, la bourse? Ça coûte cher les études aux Etats-Unis, et l'idée de ressortir avec un diplôme américain tout en courant pour l'université du Colorado aurait pu être une porte de sortie intéressante. J'ai quand même été jusqu'à l'université, faire mes papiers d'engagement. On était en fin de saison. Puis l'équipe de France m'a redemandé de coller et je me suis ré-accroché.

« Franck Picard a décomplexé toute une génération »

Dans la foulée, vous disputez votre première Coupe du monde le 7 décembre 1987 à Val d'Isère. C'est une descente et vous terminez 11eme. C'est enfin le début des choses sérieuses ? Le rêve, c'est quand même de courir avec les meilleurs, d'essayer de gagner des courses qui sont de vraies Coupe du monde. Le rêve c'est d'être champion du monde un jour, d'être devant et devant tout le monde. Ça, c'est un vrai rêve. Et quand on dispute sa première Coupe du monde, c'est déjà une première étape. Par contre, après, il faut faire son trou, apprendre. La descente, c'est beaucoup d'apprentissage, ça prend du temps, il faut connaitre le circuit, les pistes, le rythme? Mes premiers résultats en Coupe du monde, finalement, ils n'étaient pas si mauvais que ça. Je n'étais pas si loin des premiers mais je n'ai jamais concrétisé.

Vont suivre quelques années difficiles avec beaucoup de blessures. Vous allez être opéré six fois en cinq ans (ligaments du genou en 1987, fracture d'une vertèbre cervicale en 1989, le pouce et la cheville en 1990, déchirure musculaire et le bassin en 1992, genou en 1993). Vous vous auto-attribuez d'ailleurs le titre de maître ès traumatologie. Je n'ai jamais connu de saison blanche. J'ai toujours couru mais j'ai souvent fait le yoyo entre l'hôpital, le bloc opératoire, les centres de réeduc. Le rythme course-chute-blessure-opération-rééducation, ça devient lourd. On se pose des questions quant aux séquelles que l'on va avoir. Et puis, il faut retrouver le niveau que l'on avait avant et qui n'était pas le meilleur. On perd des repères. Dans ces moments-là, on se rend compte qu'on est assez seul dans la blessure, que la Coupe du monde et les potes continuent, et que toi, il te reste des potes d'enfance et ta famille. La blessure, ça forge. Ça forge le mental parce que, au-delà de la douleur, il faut s'accrocher pour revenir. Qu'est-ce qui vous a poussé à ne pas tout laisser tomber ? Ce qui, peut-être, m'a permis de rester dans le milieu c'est qu'entre les deux, je faisais un bon résultat. J'étais souvent proche ou avec les meilleurs et je me disais que je pouvais y arriver. Et puis il y a eu la victoire de Franck Picard à Calgary en 88 et ça a décomplexé toute une génération. Franck, on le connaissait depuis longtemps, il n'était pas le plus costaud, il n'était pas le plus lourd mais il était très fort mentalement et techniquement. Il nous a prouvé que l'on pouvait gagner. Malgré le fait que je me blessais, je voyais que lui arrivait à faire de très bons résultats et à gagner. C'est ce qui m'a permis d'arriver dans une équipe de France qui commençait à montrer le bout de son nez et qui m'a poussé à m'accrocher.

« Le soir, j'aurais pu acheter Kitzbühel, j'étais le king »

Outre ces maux au corps, il y a les bleus à l'âme. Vous finissiez souvent à moins d'une seconde des tout premiers mais le podium vous échappe et vous sentez les regards, par fois hostiles. Il y a aussi les bruits de couloirs, on dit que si vous ne gagnez pas, c'est que vous n'êtes finalement pas vraiment bon. Quand on passe pour un espoir déchu avec un potentiel avorté ou cramé, ça ne fait jamais plaisir. Pour autant, il n'y a jamais eu de brimades directes. Dans le milieu du ski, et principalement en ce qui concerne les épreuves de vitesse, il y a prise de risques donc un certain respect, du moins entre tous les coureurs et les entraîneurs. On sent un milieu solidaire parce que, quand on tombe à 140km/h sur la glace, que l'on soit premier mondial ou cinquantième, c'est la même douleur, les mêmes peurs. Il y a une sorte de confrérie des descendeurs. Il y a tout un travail mental à faire avec la peur, avec la douleur, un travail super important et qui moi m'intéressait. Je voulais comprendre comment je pouvais essayer de passer au-delà de ça pour essayer de me surpasser. Finalement, en 1995, 10 ans à peu près après votre entrée en équipe de France, c'est LE tournant. Vous mettez la Streif à vos pieds deux fois dans la même journée. Dix ans de Coupes du monde, de brimades, de chutes et tout ça parce que je voulais quitter mon sport en ayant gagné au moins une fois ! Je savais que je ne m'appelais pas Zurbriggen ni Klammer mais tant pis, je voulais gagner une fois. Et puis Kitzbühel ! Kitzbühel, c'est la Mecque de la descente, c'est en Autriche, le pays du ski, il y a 45 000-50 000 personnes qui vous regardent, c'est génial ! Gagner ma première Coupe du monde là-bas, c'était juste énorme. Et en gagner une deuxième dans la même journée? Le soir, je me souviens, j'aurais pu acheter Kitzbühel, j'étais le king !

Est-ce que ce n'est pas frustrant malgré tout de gagner sa première descente à Kitzbühel et de ne pas avoir le temps de savourer parce que, trois heures plus tard, il faut remonter dans le portillon de départ pour en disputer une autre ? Entre les deux courses, mes entraîneurs étaient terrorisés. Imaginez-vous : une première victoire en Coupe du monde après dix ans, ça fait comme une sorte de relâchement dans les baskets ! Mes coaches sont venus m'attraper. Ils me disaient qu'il fallait rester dedans, qu'il fallait remonter et se concentrer, essayer de se mettre dans une bulle et se protéger de toutes ces émotions qui arrivaient. Mais c'était une de ces journées dans la vie ou vous ne savez pas pourquoi mais vous avez le feu sacré. Tout passe bien. Tout va bien. Peut-être même que l'on aurait pu faire une troisième fois le meilleur chrono ce jour-là. C'était juste énorme.

« J'ai pris plus de claques dans la gueule que j'ai gagné »

Vous aviez des cuisses de rechange pour la descendre deux fois dans la même journée cette piste ? C'est comme quand on voit un coureur faire une étape du Tour de France. On se dit : « bon sang, ils sont dingues » et le lendemain, ils recommencent. Pour nous, c'est pareil. Mais on est préparé. Et je pense qu'il y a pas mal d'adrénaline et de ressources psychologiques qui permettent de tenir. En ski, ce n'est que deux minutes d'efforts mais, même si on laisse beaucoup d'influx, deux manches, c'est gérable.

A la fin de la saison, vous gagnez votre premier globe de descente. Ça représentait quoi pour vous ? Une revanche sur les autres ? Sur vous-même ? En premier lieu, une revanche sur moi-même. Quand on s'entraîne seul, au mois de juillet, sur un vélo ou dans une salle de muscu, que vous avez une barre sur le dos et que vous poussez de la fonte, ce n'est pas tellement intelligent ni valorisant. Vous pensez à ça, à tous ces sacrifices. Vous vous dites : j'en ai chié, mais j'ai de bons moments en retour. Et puis vous pensez à tous ceux qui vous aident parce que, pour que ça marche, on n'est jamais seul. Vous pensez à la famille parce que se sont les seuls qui restent quand vous êtes dans la merde, blessé. Et puis après, vous pensez un peu à tout le monde. On dit que seule la victoire est belle et, quelque part, c'est vrai mais ces moments-là sont assez rares et il faut en profiter quand ça arrive. Moi, j'ai pris plus de claques dans la gueule que j'ai gagné de victoires mais il ne faut jamais la banaliser cette victoire et il faut essayer de savourer ces instants.

Vous dites qu'après toutes ces années de doutes et de souffrances, quand l'ordre jusqu'ici établi se renverse, c'est aussi difficile à vivre. On vous sent parfois gêné de toute cette attention, vous dites vous-même que, parfois, c'est un peu too much. Ce n'est pas que la notoriété dérange mais il faut la gérer. Quand on est dans une situation d'outsider, gagner une première fois, c'est dur mais personne ne vous attend donc c'est plus facile. Être favori, c'est autre chose, un autre statut. C'est plus lourd. La notoriété pèse, les gens vous attendent, vous avez plus d'interviews à donner, l'extra sportif vous prend plus de temps, influe sur la concentration. Ce n'est pas évident de ne pas être dépassé par l'enjeu du résultat, ce que vous représentez. La Fédé, les partenaires, tout le monde compte sur vous. Essayer de conserver le statut de favori, c'est ce que j'ai vécu sur mes trois dernières saisons et je m'en suis assez bien sorti mais ça n'a pas été évident.

« Le Général ? Ce n'était même pas dans mes rêves »

Vont suivre deux autres saisons magnifiques. Globe de descente en 1996, 1997, globe du super-G en 1997 et, consécration ultime, le gros globe en 97, celui qui couronne le meilleur skieur du monde. C'est apocalyptique ce qui vous arrive. Oui, ça en valait la peine ! Ces années-là ont été fantastiques. Elles ont pesé car elles étaient lourdes avec l'entraînement, les attentes des gens, votre statut qui change mais ça a été énorme. J'avais l'impression de ne pas faire la même Coupe du monde alors que c'était les mêmes courses, les mêmes stations que durant ces années où je revenais de blessure et que j'étais en galère totale. Là, j'arrivais avec la pêche à chaque course. Je ne me suis jamais re-blessé ces années-là, de petits bobos mais pas de vraies blessures. J'arrivais à mieux me gérer, je me connaissais et ça a été énorme. Psychologiquement, ça a été intense, génial, top. Vous aviez envisagé un jour vous battre pour l'Overall ou ce n'était pas un objectif pour vous ? Mon objectif, c'était d'essayer de rester le meilleur dans une discipline, ce qui était déjà difficile. Mais, lors de ma dernière saison, mes entraîneurs m'ont dit que je pouvais aussi gagner en super-G. Et j'ai eu la chance de gagner la Coupe du monde au Général. Ce n'était même pas dans mes rêves, mais même pas dans mes rêves de l'été précédent ! Je m'étais dit que j'allais essayer de re-gagner la Coupe du monde de descente, faire du mieux possible en super-G et que l'on verrait ce qui se passerait. Puis il y a eu une sorte de conjonction de paramètres et je me suis retrouvé en bataille pour gagner le General. Ça m'a mis beaucoup de pression. Je finis par une dernière course à l'arrache et je suis devenu le premier vrai descendeur à gagner le Général.

Ce sera votre dernière saison. Vous décidez de mettre un terme à votre carrière Je voulais couper sans être blessé et en ayant pris la décision moi-même. Je me suis dit : « qu'est-ce que je vais pouvoir attendre de mieux ? » Gagner la Coupe du monde au Général ? Je savais que ce serait pratiquement impossible à refaire. La Coupe du monde de descente ? Je l'ai gagnée trois fois. Mais quand j'ai annoncé ma décision, j'avais l'impression que j'étais seul contre tous. Mes potes, qui avaient tous les fans club, se marraient à venir tous les week-ends, les partenaires étaient ravis, la Fédération aussi? Bref, tout le monde voulait que je continue.

« Mon premier Dakar, dès que je voyais un mec devant, il fallait que je le double »

L'idée de grimper pour la première fois sur un podium olympique ne vous a pas donné envie de poursuivre une saison de plus ? Nagano, c'était vraiment la course que je voulais mais c'était hypothéquer plein de choses pour une seule course. Et puis j'ai pris le temps de réfléchir à l'endroit, à la météo. Si ça avait été sur une piste plus classique avec une météo plus normale, j'aurais peut-être relevé le challenge mais là, je me suis dit que c'était trop aléatoire. Je ne vous dis pas que, en bas de la descente, quand Jean-Luc Crétier gagne et que moi je suis là en tant que consultant avec Franck Picard, je n'ai pas un tout petit pincement au c?ur. Ce jour-là, il y avait une super descente et peut-être qu'il y aurait eu quelque chose à faire. Je dis bien peut-être. Ça m'a traversé l'esprit pendant quelques secondes mais sinon, aucun regret. J'ai arrêté, j'étais premier mondial, c'était une vraie décision, une bonne décision. Par contre, vous avez menti. Vous avez dit vouloir arrêter en partie pour vous poser et voir grandir vos enfants or, vous vous lancez dans une autre aventure, le sport automobile Alors là j'ai menti oui. J'adorais la mécanique - j'ai toujours démonté mes mobs, mes vélos? - et la vitesse, c'est un chromosome. Nous skieurs, on fait les Alpes de long en large, on va de la Slovénie jusqu'à Nice, tout l'arc alpin, et on le fait toujours en voiture. Dès qu'il neigeait, on allait faire les cons sur un parking. La course auto, on regardait ça comme une sorte de rêve, un Graal. Le Dakar c'était un truc que je n'imaginais même pas faire. On regardait les courses, les résumés d'étape le soir sous nos couettes. A cette époque, j'en avais marre de parcourir le monde, j'en avais marre des hôtels, j'avais trois enfants? Et j'ai menti. J'ai menti à ma femme. J'ai dit que j'allais être plus là mais j'ai replongé dans une autre passion.

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