Les Yéménites tournent la page Saleh par les urnes

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ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE AU YÉMEN
ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE AU YÉMEN

par Mohamed Mukhashaf et Joseph Logan

SANAA (Reuters) - Les Yéménites votaient mardi à l'élection présidentielle destinée à tourner la page Ali Abdallah Saleh, lequel a accepté de se retirer au bout de longs mois de contestation contre son régime.

Son adjoint, le vice-président Abd-Rabbou Mansour Hadi, est le seul à briguer sa succession lors d'une consultation qui fera de Saleh le quatrième autocrate à tomber à la faveur du "printemps des peuples arabes" de 2011.

"Nous proclamons la fin de l'ère Ali Abdallah Saleh et nous allons construire un nouveau Yémen", a déclaré la lauréate yéménite du prix Nobel de la paix Tawakul Karman, dans la file d'attente de son bureau de vote, devant une faculté de l'université à Sanaa, la capitale.

"C'est la fin du tyran et, nous l'espérons, de la tyrannie exercée par sa famille", a estimé pour sa part un électeur de 21 ans, Ziyad al Kitoui. "C'est le résultat d'une année de révolution".

S'exprimant après avoir glissé son bulletin dans l'urne dans un bureau de vote, Hadi a estimé que "Les élections sont la seule manière de sortir de la crise qui touche le Yémen depuis un an".

Pour voter, les électeurs trempaient leur pouce dans de l'encre et déposaient leurs empreintes sur un bulletin de vote frappé du nom de l'unique candidat, Hadi, et d'un fond de carte d'un Yémen aux couleurs de l'arc en ciel.

A Sanaa, des affiches électorales de l'impétrant ont été collées par-dessus les affiches délavées de Saleh qui, en novembre, a accepté de transmettre à son vice-président ses pouvoirs en vertu d'un accord signé à Ryad sous les auspices des pétromonarchies du Golfe.

Cet accord, qui a reçu l'aval des Etats-Unis, a été arraché pour tenter d'éviter au pays, pauvre et dépourvu d'importantes réserves de pétrole et de gaz, de plonger dans le chaos et l'anarchie.

Mais le spectre d'une guerre civile est loin d'avoir disparu dans ce pays qui est aussi le théâtre d'une rébellion chiite dans le nord et d'un mouvement sécessionniste dans le sud. En outre, Al Qaïda dans la Péninsule arabique (Aqpa) en a fait son bastion régional et une famine menace.

A la veille du scrutin, des violences ont à nouveau éclaté dans le sud du pays, à Aden, où une explosion a détruit lundi un bureau de vote et où des inconnus ont attaqué une patrouille et tué un soldat.

"Si le nouveau gouvernement n'arrive pas à honorer ses obligations visant à réintégrer les sudistes, les Houthis (nordistes) et la jeunesse, (...) le conflit sera inévitable", prévient l'analyste politique Abdoulghani al Iryani.

DOUTES SUR LA SINCÉRITE DE SALEH

En visite à Sanaa, le conseiller adjoint de Barack Obama pour la sécurité nationale, John Brennan, s'est réjoui dimanche des efforts déployés par Hadi pour combattre Al Qaïda. Les Etats-Unis, a-t-il ajouté, espèrent que le Yémen sera un modèle de transition politique pacifique dans la région.

Et pourtant, la plupart des Yéménites considèrent Hadi comme un dirigeant de transition. S'il se révélait incapable de maîtriser les conflits d'intérêt au sein d'une armée toute puissante, nombreux sont ses compatriotes à redouter une explosion de violence provoquée par ceux qui voudraient profiter d'un vide du pouvoir.

Maintenir l'unité de la mosaïque yéménite ne sera pas une mince affaire, de même que rédiger une nouvelle Constitution et organiser un référendum ouvrant la voie à des élections pluralistes d'ici deux ans, comme le prévoit l'accord de Ryad.

Saleh, actuellement soigné à New York après avoir été grièvement blessé lors d'une attaque du palais présidentiel en juin, a juré de revenir dans son pays pour prendre les rênes de son parti, le Congrès général populaire, semant le doute sur la sincérité de son engagement à renoncer pour de bon au pouvoir.

Les membres de son premier cercle continuent d'occuper des postes influents, dont son fils Ahmed Ali, qui commande la Garde républicaine, et son neveu Yehia, à la tête des Forces centrales de sécurité. Malgré sa forte impopularité, nombreux sont les Yéménites qui créditent Saleh et sa poigne de fer d'avoir maintenu la cohésion du pays.

Les jeunes opposants au président, à la pointe du mouvement de contestation de l'an dernier, dénoncent en revanche une élection non conforme selon eux aux idéaux de la démocratie, qui prolongera un pacte parmi l'élite au pouvoir.

Sudiste originaire de la province d'Abyan, Hadi avait soutenu Saleh lors de la guerre civile de 1994 au Yémen. Comme nombre de hauts cadres du parti au pouvoir, cet homme de 66 ans est arrivé sur le devant de la scène politique grâce à sa carrière dans l'armée.

D'après un responsable de la formation islamiste d'opposition Islah, Hadi est un homme "intelligent et doté de relations, mais politiquement faible". Le réel enjeu du vote de mardi sera donc le taux de participation, qui légitimera ou non son élection.

Jean-Loup Fiévet et Eric Faye pour le service français

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