« Les trois failles mises en lumière par le dossier Alstom » par Patrice Geoffron du Cercle des économistes

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Alstom semble condamné à se défaire de ses activités énergétiques pour conforter son développement international dans le rail selon Patrice Geoffron.
Alstom semble condamné à se défaire de ses activités énergétiques pour conforter son développement international dans le rail selon Patrice Geoffron.

Au sortir d'un week-end de tractations aussi intenses qu'incertaines dans leur issue, le « pas de trois » entre Alstom, General Electric et Siemens éclaire crument, selon Patrice Geoffron, trois « failles » dans la conduite des stratégies industrielles de long terme en Europe.

La première faille fissure la politique énergétique : les Européens, pionniers de la transition énergétique, sont partis pour n'en retirer que de maigres bénéfices en termes de leadership technologique et industriel. Les utilities regroupées dans le collectif Magritte (GDF-Suez, RWE, ENI, Eon, Enel...) avaient alerté sur l'affaissement de leurs marchés sous l'effet conjugué de la crise et du déploiement non coordonné des filières renouvelables. La fragilité d'Alstom relève également de ce syndrome : l'équipementier de ces mêmes utilities ne saurait être florissant quand ces dernières dévalorisent des dizaines de milliards d'actifs en Europe et ne lui commandent plus guère que des opérations de la maintenance.

La deuxième faille est une crevasse qui confirme l'absence de politique industrielle européenne. Il aura fallu que General Electric soit en passe d'être coopté par Alstom pour que des projets d'Airbus de l'énergie et du train à grande vitesse avec Siemens se présentent en bout de piste. Cette manifestation d'intérêt du concurrent allemand d'Alstom est-elle portée par une vision industrielle de long terme ? Quels sont les synergies et les doublons, de part et d'autre du Rhin, dans la production d'équipements électriques et de matériels ferroviaires ? Autant de questions difficiles à instruire proprement en quelques jours et qui tiennent lieu de brouillon de politique industrielle européenne. Et, à bien y réfléchir, on serait d'ailleurs loin du modèle de l'Airbus puisque le swap d'actifs envisagé viendrait renforcer deux champions, allemand et français, et non pas donner naissance à des champions pan-européens de l'énergie et du rail, comme l'œuvre commune dans l'aéronautique.

La troisième faille lézarde la politique française de mécano industriel. L'Etat aura sauvé Alstom en 2003, via une entrée à son capital, puis une sortie par cession de la participation publique au groupe Bouygues en 2006. Alstom a cependant gardé de ce sauvetage une fragilité durable, traduite par une sous-capitalisation qui explique en partie ses difficultés à croître hors d'Europe. Alstom n'aura pas trouvé un partenaire industriel auquel s'adosser en France ou un partenaire financier apte à l'accompagner sur le très long terme.

Certes, l'Etat n'offre pas de « garantie décennale » après ses interventions dans le gros-œuvre industriel, mais il convient cette fois de faire du développement durable. Et de déterminer, puisqu'Alstom semble condamné à se défaire de ses actifs énergétiques, s'il lui est préférable de recevoir les milliards de General Electric ou les actifs de Siemens pour conforter le développement international de ses activités dans le rail.

Patrice Geoffron

 

Docteur et Agrégé de sciences économiques, Patrice Geoffron enseigne actuellement à l'Université Paris Dauphine où il est également Directeur du Laboratoire d'Economie. Directeur du Centre de Géopolitique de l'Energie et des Matières Premières, il est engagé dans plusieurs Chaire dont la Chaire d'Economie du Climat et la Chaire European Electricity Markets.

Ses principaux domaines d'expertise sont l'économie de l'énergie et du changement climatique, l'économie de réseaux, l'économie des télécommunications, l'économie industrielle.

Le Cercle des économistes a été créé en 1992 avec pour objectif ambitieux de nourrir le débat économique. Grâce à la diversité des opinions de ses 30 membres, tous universitaires assurant ou ayant assuré des fonctions publiques ou privées, le Cercle des économistes est aujourd'hui un acteur reconnu du monde économique. Le succès de l'initiative repose sur une conviction commune : l'importance d'un débat ouvert, attentif aux faits et à la rigueur des analyses. Retrouvez tous les rendez-vous du Cercle des économistes sur leur site.

 

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  • mickae82 le mercredi 7 mai 2014 à 10:33

    le blème c'est que kron et lauvergeon n ont pas voulu créer un véritable pôle industriel !et l'affaire est tombée aux oubliettes . Siyuation aggravée avec la crise de 2008 et l' assechement des budgets

  • M9459315 le mercredi 7 mai 2014 à 10:20

    ... / bousculés au portillon et c'est Martin Bouygues qui, au nom de son amitié avec le président tant détesté d'une bon partie des Français, s'y est collé; en espérant bien sûr en tirer quelques profits, ce qui est bien naturel. Mais jusqu'à ce que GE fasse son offre, le pôvre Martin y laissait de sérieuses plumes (son prix de revient par action est de l'ordre de 34 euros, si mes infos sont bonnes. Le problème, c'est qu'en France on a des "champions du monde" au pied d'argile.

  • M9459315 le mercredi 7 mai 2014 à 10:16

    @Berkowo et Garasixt. Permettez-moi de rectifier un peu votre propos. Je ne pense pas que le précédent gouvernement se soit "planté". Un gouvernement n'ayant pas vocation à être actionnaire d'une entreprise privée (sauf dans la logique socialo-gaucho-communiste), il était logique, après avoir remis Alstom "à peu près" debout, de céder la participation de l'Etat à des capitaux privés. Or, comme le redressement de l'entreprise en question était un peu "fragile", les amateurs ne se sont pas /....

  • M1945416 le mardi 29 avr 2014 à 09:10

    nos politiques ont la mémoire courte, personne ne parle plus du contrat du siècle, le grand Paris, 10 ans de travail donné aux canadien Bombardier ... alors que les allemands donne ce genre de contrat a leur boite siemens, les canadiens à leur boite ext ...

  • g.marti4 le lundi 28 avr 2014 à 21:55

    Garasixt, votre remarque est pertinente... toutefois si les socialos savaient que de prendre le pouvoir était un gâteau empoisonné il fallait qu'ils s'arrangent pour ne pas prendre le pouvoir et laisser les carottes p/ourries à la d/roite qui serait tombée de plus belle (on est pas à 5 ans près). Mais voilà les socialos se croyaient plus forts !!!

  • Garasixt le lundi 28 avr 2014 à 19:50

    berkowi, effectivement l'Etat à l'époque c'est planté et maintenant....

  • berkowi le lundi 28 avr 2014 à 18:12

    Pourquoi en 2006, le gouvernement a t-il vendu sa part à Bouygues. Ces derniers n'avaient pas les reins assez solides pour recapitaliser ALSTOM. Par contre ils se défont d'ALSTOM dès qu'ils ont besoin d'argent sans regarder la politique industriel de la France. Je le comprend bien, mais dans ce cas, pourquoi ont-ils acheter les parts de l'état et surtout pourquoi l'état leur a t-il vendu ces actions ?

  • AND.KOTE le lundi 28 avr 2014 à 13:26

    Pourquoi? L EEUROPE EXISTE?

  • Garasixt le lundi 28 avr 2014 à 13:08

    Personne ne dit rien sur la vente à Bouygues par l'ancien gouvernement de 2006, là tout le monde était OK, bizarre. Bouygues vend, c'est son droit, et tout le monde se retourne vers le gouvernement en place. Le problème est très ancien et on accuse les dirigeants actuels, facile.

  • gacher le lundi 28 avr 2014 à 12:48

    ce qui est aberrant c'est que Kron discute seul avec GE et qu'ils annoncent leur mariage sans en avoir discuter avec qui que ce soit. Sans la presse, on aurait été mis devant le fait accompli. L'autre ineptie, c'est de voir un gouvernement s'agiter alors qu'ils ont eux même annoncé la faillite d'Alstom, il y a des mois. En gros ils savent et ne font rien, à part glander, taper dans la caisse et faire des vagues avec l'école ou les homos.