Les toiles de maître brossent le portrait de la pollution atmosphérique

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Les toiles peintes par les grands maîtres sont à ce point fidèles qu'elles peuvent renseigner les chercheurs sur les pollutions atmosphériques du passé, grâce à l'analyse des teintes de leurs paysages, démontre une étude publiée mardi. Ici, 'Le AFP PHOTO/
Les toiles peintes par les grands maîtres sont à ce point fidèles qu'elles peuvent renseigner les chercheurs sur les pollutions atmosphériques du passé, grâce à l'analyse des teintes de leurs paysages, démontre une étude publiée mardi. Ici, 'Le AFP PHOTO/

(AFP) - Les toiles peintes par les grands maîtres sont à ce point fidèles qu'elles peuvent renseigner les chercheurs sur les pollutions atmosphériques du passé, grâce à l'analyse des teintes de leurs paysages, démontre une étude publiée mardi.

"Je n'ai pas peint cela pas pour que ce soit compris, mais pour montrer à quoi ressemble un tel spectacle", disait le peintre britannique William Turner (1775-1851), célèbre pour sa maîtrise des couleurs.

Pari gagné! Ses couchers de soleil et leurs tons rougeoyants sont particulièrement révélateurs de la cendre et des gaz émis par des éruptions volcaniques majeures, assurent des chercheurs grecs et allemands qui ont passé à la loupe des centaines de tableaux réalisés au cours des cinq derniers siècles.

Turner et les autres peintres européens ont en effet, probablement sans le savoir, été les témoins éloignés de l'éruption la plus meurtrière de l'histoire, celle du volcan Tambora, survenue en avril 1815 en Indonésie. La catastrophe a fait quelque 10.000 victimes directes et on estime que des dizaines de milliers d'autres ont péri de ses répercussions sur le climat.

La quantité de cendres envoyée dans la haute atmosphère, à plus de 40 km d'altitude, par le Tambora fut telle qu'elle fit plusieurs fois le tour de la Terre. Ce "voile" provoqua certes à l'époque de spectaculaires couchers de soleil rouges et orangés, comme celui immortalisé par Turner dans "Didon construisant Carthage" (National Gallery de Londres). Mais il contribua aussi à une "année sans été" en 1816, avec une chute des températures généralisée (0,5°C à 1,0°C en moyenne dans l'hémisphère nord) et des récoltes en nette baisse.

Idem pour l'éruption du Krakatoa indonésien en 1883, parfaitement lisible dans les paysages d'Edgar Degas les deux années suivantes, selon l'étude.

C'est justement la présence de cendres, de gaz volcaniques ou d'autres polluants en suspension dans l'air que l'équipe de Christos Zerefos, spécialiste des sciences atmosphériques à l'Académie d'Athènes, a cherché à identifier en analysant les paysages des tableaux de maître.

- Les verts et les rouges -

"Dans la coloration des couchers de soleil, c'est la façon dont le cerveau perçoit les verts et les rouges qui renferme des informations importantes sur l'environnement", explique le Pr Zerefos dans un communiqué de l'Union européenne des géosciences.

Les particules en suspension dans l'air ont en effet la faculté de dévier une partie des rayons du Soleil, modifiant les nuances du spectre lumineux visible par l'oeil humain et du même coup celui retranscrit sur la toile par les peintres.

Christos Zerefos et ses collègues ont donc analysé des centaines de couchers de soleil peints entre 1500 et 2000, témoins potentiels d'une cinquantaine d'éruptions volcaniques majeures de par le monde.

"Nous avons découvert que le rapport entre la proportion de rouges et la proportion de verts dans les crépuscules peints par les grands maîtres correspond bien avec la quantité d'aérosols volcaniques dans l'atmosphère" à un moment donné, quel que soit le peintre ou son style, affirme le chercheur.

Ces observations sont cohérentes avec celles effectuées directement sur le lieu des éruptions ou l'analyse des couches de glace contemporaines de ces événements, précise l'étude, publiée dans la revue spécialisée Atmospheric Chemistry and Physics.

Pour confirmer la validité de leur modèle, les chercheurs ont demandé à un coloriste réputé de peindre des couchers de soleil pendant et après le passage d'un nuage de poussières venu du Sahara au-dessus de l'île grecque d'Hydra, en juin 2010.

Le peintre en question, Panayiotis Tetsis, n'avait pas été averti du passage de ce nuage de poussières. Et pourtant, l'estimation de la teneur en aérosols découlant de l'analyse colorimétrique de ses paysages correspond bien aux prélèvements atmosphériques effectués durant le phénomène.

Autrement dit, cette méthode d'analyse des tableaux peut être utilisée directement dans les modèles climatiques pour avoir une idée plus précise de la façon dont les aérosols et les pollutions atmosphériques ont affecté le climat au cours des siècles derniers.

C'est "une autre façon d'exploiter les informations environnementales sur l'atmosphère dans des endroits et des siècles où les instruments de mesure n'étaient pas disponibles", résume Christos Zerefos.

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