Les relocalisations restent une denrée rare en France

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par Chine Labbé et Nicholas Vinocur

LA ROCHELLE, Charente-Maritime (Reuters) - Dans une vaste usine de 25.000 mètres carrés où étaient autrefois montées des automobiles Simca, près de La Rochelle, trois employés assemblent un vélo électrique haut de gamme.

Sur environ 3 millions de vélos vendus en France chaque année, seuls 800.000 y sont assemblés. Une fierté pour la PME Veloscoot qui, d'un importateur de vélos chinois, est en passe de devenir l'un des rares fabricants de cycles Made in France.

En avril 2012, son président Sébastien Beugin, 27 ans, a fait le pari de relocaliser l'assemblage de ses vélos et de privilégier des fournisseurs européens.

Le gouvernement français veut encourager ce type de démarches pour enrayer le déclin de la base industrielle française et la hausse continue du chômage, qui a atteint 10,2% fin 2012. Mais ces cas d'école restent marginaux et le plus souvent liés à un échec de délocalisation, soulignent les économistes.

"C'est un épiphénomène pour l'instant et très peu de projets de relocalisation sont des réussites", dit Gwenaël Guillemot, responsable du département industrie au sein d'une école d'ingénieurs à Nanterre.

Les "success stories" comme le fabricant de skis Rossignol, qui poursuit cette année sa stratégie de relocalisation de Taïwan vers la France, ou le lunetier Atol, qui a rapatrié en 2005 sa production de Chine vers le Jura, son rares.

Depuis 2009, 44 entreprises ont relocalisé une partie de leur production en France, tandis que 267 délocalisaient, selon l'Observatoire de l'investissement. Un peu plus de 1.000 emplois étaient dans le même temps créés, contre 25.600 supprimés.

Il y a en France une relocalisation pour 20 délocalisations, estime Elias Mouhoub Mouhoud, professeur d'économie à Paris-Dauphine, qui étudie ce phénomène pour le gouvernement.

UN REFLET DES DÉLOCALISATIONS

Les cas de relocalisations se sont multipliés ces dernières années, mais cette augmentation n'est en fait que le reflet d'une hausse des délocalisations, souligne-t-il.

Fin janvier, Arnaud Montebourg a exprimé l'espoir que la relocalisation d'entreprises s'amplifie en 2013 en France, estimant que les mesures prises par le gouvernement pour doper la compétitivité de l'économie étaient de nature à la favoriser.

Prenant exemple sur les Etats-Unis, qui ont mis au point un système similaire et ont relocalisé 50.000 emplois en un an, le ministre du Redressement productif a annoncé le lancement d'un programme permettant aux entreprises de recalculer leurs prix de production en France, pour les amener à reconsidérer leurs décisions de localisations.

Le coût des transports et la volonté de mieux maîtriser sa ligne d'assemblage a par exemple motivé le rapatriement de l'activité de Veloscoot.

"Quand vous achetez des jantes, vous transportez beaucoup d'air, donc ça coûte cher", l'économie en transports compensant alors le prix des pièces européennes, indique Sébastien Beugin. Quant à l'assemblage, "en Chine, il y a des gens qui rayonnent à la main, c'est beaucoup moins précis", dit-il.

Surtout, la détection d'éventuels problèmes à l'assemblage est immédiat, note Paulo Reisinho, 43 ans, adjoint au responsable d'atelier. Quand l'assemblage est fait en Chine, "vous vous rendez compte des problèmes dans le carton", dit-il.

Maîtriser la conception de ses produits, en assurer la qualité, ou encore protéger ses innovations : autant de raisons invoquées par les entreprises qui ont choisi de relocaliser.

Mais le retour sur investissement est loin d'être immédiat, soulignent-elles. Quand Veloscoot sortait 200 vélos par jour en Chine, Planet Fun, sous-traitant de plusieurs marques parmi lesquelles Veloscoot, n'en assemble que 21 quotidiennement.

S'ADOSSER À UN SAVOIR-FAIRE QUI EXISTE

D'où la nécessité d'une montée en gamme pour rentabiliser le retour en France. Les opticiens Atol ont ainsi compensé des coûts de revient multipliés par trois - d'abord gérés par une perte de marge conséquente - grâce à l'invention d'un nouveau concept, celui de la branche de lunettes interchangeable.

"Cette montée en gamme nous a permis d'incorporer le surcoût conséquent du Made in France", dit Philippe Peyrard, directeur général délégué. "Il faut avoir un concept innovant pour amortir les coûts de recherche et développement, et les coûts de fabrication, et il faut réussir à avoir un réseau de sous-traitants pour pérenniser cette fabrication", ajoute-t-il.

Encore faut-il que les savoir-faire n'aient pas disparu, souligne Gilles Attaf, président de Smuggler, qui fabrique des costumes pour hommes.

"On ne peut pas créer in extenso une filière, on doit s'adosser à un savoir-faire qui existe encore", dit-il, soulignant le risque d'échec des relocalisations trop tardives et la nécessité de formation pour les métiers de l'industrie.

Ses costumes sont fabriqués à 71% en France, mais il achète ses tissus à 80% en Italie et à 20% en Angleterre, faute de producteurs de textiles de haut-de-gamme pour hommes dans le pays.

PAS SYNONYME DE RÉINDUSTRIALISATION

Surtout, il ne faut pas penser que relocalisation sera nécessairement synonyme de réindustrialisation, soulignent les économistes.

"La relocalisation ne recrée pas massivement des emplois directs, en revanche elle peut avoir des effets indirects en termes de création d'emplois", dit Elias Mouhoub Mouhoud.

En relocalisant achats et assemblage, Veloscoot n'a ainsi créé aucun poste mais a donné du travail à toute une chaîne de sous-traitants, de l'assembleur - l'un des trois derniers en France, contre 15 dans les années 1980 - au cartonnier.

De ce fait, le jeune entrepreneur dit n'avoir touché aucune aide à la relocalisation. "La chaîne de sous-traitance n'est jamais prise en compte dans les calculs", regrette-t-il.

Après les Etats généraux de l'industrie de 2010, une aide à la réindustrialisation de 200 millions d'euros sous forme d'avances remboursables allouées par l'État a été mise en place pour les projets d'investissement dépassant 5 millions d'euros et induisant une création de 25 emplois permanents sur 3 ans.

Cette aide "sera amplifiée", a indiqué en début d'année Arnaud Montebourg à Reuters, sans préciser son futur montant.

Mais seules quelques entreprises en ont bénéficié, souligne François Gagnaire, directeur d'un cabinet de conseil spécialisé en aides d'Etat. "Ça n'a pas marché car l'avance remboursable n'était pas très séduisante pour les entreprises", dit-il.

Pour lui, la véritable avancée serait "de faire bénéficier les entreprises qui relocalisent des régimes existants", telle la prime à l'aménagement du territoire.

Au final, c'est la compétitivité globale du pays qui sera décisive, s'accordent à dire les experts. Le coût de l'énergie a ainsi joué un rôle primordial dans la réussite du programme américain "Let's bring jobs back home".

"Le fait que les Etats-Unis aient utilisé les gaz de schiste et aient réduit les coûts de l'énergie leur donne un avantage en matière de relocalisation", souligne Elias Mouhoud Mouhoud.

avec Jean-Baptiste Vey, édité par Yves Clarisse

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