Les présidents français changent, le Qatar reste incontournable

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Les présidents français changent, le Qatar reste incontournable
Les présidents français changent, le Qatar reste incontournable

par Emmanuel Jarry

PARIS (Reuters) - Le Qatar reste un partenaire incontournable de la France au Moyen-Orient, même si ses dirigeants n'auront sans doute pas le même degré d'intimité avec le président socialiste François Hollande qu'avec son prédécesseur de droite, Nicolas Sarkozy.

Le Premier ministre du Qatar l'a confirmé à sa manière jeudi, à l'issue d'un entretien de plus d'une heure avec le nouveau chef de l'Etat français, quelques heures avant de voir son ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius.

"Les relations entre les deux pays sont des relations institutionnelles, pas personnelles (...) C'est une relation étroite", a dit Cheikh Hamad bin Jassim Al Thani, alias "HBJ".

Des diplomates proches de la gauche plaident certes pour un rééquilibrage des rapports avec ce micro-état immensément riche du Golfe Arabo-persique, dont Nicolas Sarkozy, fort de relations personnelles avec l'émir et le Premier ministre qataris, avait fait une sorte de joker diplomatique.

Ils s'appuient sur la nécessité, à leurs yeux, de donner des gages à des acteurs arabes majeurs comme l'Arabie saoudite et l'Algérie, agacés par l'activisme omnidirectionnel de l'émirat.

Mais l'ancien ambassadeur Denis Bauchard, spécialiste du Moyen-Orient et auteur d'un livre sur "Le nouveau monde arabe", parie pour sa part sur une continuité de la coopération déjà très ancienne entre la France et le Qatar.

"Ça se fera plus discrètement et de manière moins ostensible mais ça va continuer", a-t-il déclaré à Reuters.

Ce que paraît confirmer un conseiller diplomatique de François Hollande : "Il n'y a pas de raison de remettre en cause une relation bilatérale, dès lors qu'elle est fondée sur des principes sains et des objectifs partagés."

STRATÉGIE D'INFLUENCE ET DE SURVIE

Le Qatar, moins de 12.000 km2 et deux millions d'habitants dont un dixième de nationaux, possède les troisièmes réserves de gaz naturel du monde, dont il est le premier exportateur. Il produit aussi environ 1,2 million de barils de pétrole par jour.

Depuis quelques années, il manifeste une forte volonté de jouer un rôle politique régional en s'appuyant sur sa puissance financière, notamment par le biais de son fonds souverain, le Qatar Investment authority (QIA).

"Le Qatar utilise (...) le QIA, doté de 70 milliards de dollars 'seulement' mais en très forte croissance, non seulement à des fins financières mais également comme outil d'influence", écrit Denis Bauchard, pour qui c'est une stratégie de survie.

Il s'agit pour cet émirat coincé entre l'Arabie saoudite et l'Iran "d'avoir une visibilité forte, de nouer des amitiés tous azimuts, de prendre des participations dans des sociétés étrangères stratégiques, bref, de se rendre indispensable".

Nicolas Sarkozy en a joué dès le début de son quinquennat dans des dossiers délicats comme celui des infirmières bulgares détenues en Libye, la crise libanaise ou le conflit du Darfour, ou pour faire passer des messages à l'Iran, à la Syrie et à leurs protégés islamistes palestiniens.

Le Qatar a également servi en 2011, avec les Emirats arabes unis, de caution arabe dans le soutien militaire occidental aux insurgés libyens, dans lequel la France a été en première ligne. C'est notamment par l'intermédiaire de cet émirat que Paris a livré des armes aux forces anti-Kadhafi.

UN ALLIÉ PARFOIS ENCOMBRANT

Au fil des ans, cet état boulimique d'investissements, du football aux industries de pointe en passant par l'immobilier de prestige et les chaînes de télévision payantes, est aussi devenu un partenaire un peu envahissant, voire encombrant.

Le Qatar est le refuge et le porte-voix, par le canal de sa chaîne Al Djazira, de prédicateurs extrémistes comme Youssouf Al Qaradaoui, dirigeant spirituel des Frères musulmans dans le monde, connu pour de violents propos antisémites, que Nicolas Sarkozy a interdit de venir en France en mars.

L'émirat est aussi soupçonné de financer des groupes salafistes, djihadistes ou liés aux Frères musulmans de la Syrie au Mali en passant par la Libye et le Maghreb.

Il a dû geler en pleine campagne présidentielle française la création d'un fonds de 50 millions d'euros destiné à financer des projets associatifs dans les banlieues de France.

Cette initiative a suscité les soupçons d'associations et d'une partie de l'administration. Mais elle a aussi fourni des munitions à la candidate du Front national, Marine Le Pen, qui a dénoncé une tentative "d'atteindre la jeunesse des banlieues".

La dirigeante d'extrême droite a aussi accusé Nicolas Sarkozy d'avoir favorisé le développement du fondamentalisme islamique en France "par l'intermédiaire des investissements ininterrompus" du Qatar dans ses entreprises stratégiques.

François Hollande s'était pour sa part inquiété de l'avenir de la chaîne cryptée Canal+ face aux ambitions dévorantes du Qatar sur le créneau des retransmissions sportives.

ACCORD DE DÉFENSE

Pour autant, la nouvelle équipe au pouvoir ne semble rien avoir à redire aux investissements massifs de l'émirat, à un moment où la France, soucieuse de relance économique et d'emplois, ne peut guère se permettre de faire la fine bouche.

"Ce sont des investissements privés. L'Etat n'a pas à examiner les opportunités d'investissement", explique un conseiller de François Hollande. "Il n'y a pas de raison d'être négatif ou d'avoir des craintes par rapport à ça dès lors que ça se fait dans le cadre de la loi française, avec des objectifs sportifs, économiques ou sociaux."

Le Qatar, qui a enfourché pratiquement dès le début le cheval de bataille des "printemps arabes", a une "position-clé" et un "rôle moteur" à jouer dans la recherche d'une issue à la crise syrienne, ajoute-t-on de même source.

Ce qui n'empêche pas des diplomates de soupçonner l'émirat de jeter de l'huile sur le feu en faisant parvenir des armes aux Syriens soulevés contre le régime de Bachar al Assad.

Le Qatar et la France sont liés depuis longtemps par des intérêts communs dans le domaine énergétique. Les armées qataries sont équipées à 80% de matériel français et pourraient être un client pour l'avion de combat Rafale.

Les deux pays sont liés depuis 1994 par un accord de défense et Nicolas Sarkozy a inauguré en 2008 à Doha un lycée franco-qatari où est éduquée une partie des futures élites régionales.

Les dirigeants du Qatar, comme ceux des EAU, paraissent en outre bien moins entravés par des préoccupations dynastiques que leurs voisins saoudiens dans leurs capacités d'initiative.

Autant de raisons pour François Hollande et son gouvernement de maintenir des relations étroites avec les dirigeants qataris. Même si elles seront certainement moins exclusives, selon une source diplomatique française.

Avec Elizabeth Pineau, édité par Patrick Vignal

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