Les placements sans risque sont de plus en plus rares et chers

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ANALYSE - Les besoins de sécurité des fonds de pension ne sont pas de même nature que pour les banques. Leur seul point commun est une soif inextinguible de valeurs sûres.

De quoi parlent-ils dans leurs dîners en ville, «Monsieur Homais» (qui votera Hollande) et «la Veuve de Carpentras» (pro-Sarkozy), l'épargnant de gauche et son homologue de droite? Ces deux icônes de la bourgeoisie française, on les qualifie parfois de SDF, de gens «sans difficultés financières». Une façon d'envier leur aisance ou de s'en moquer, c'est selon. Mais cela ne veut pas dire pour autant qu'ils sont sans soucis. Désireux de gérer leurs affaires avec prudence, «en bon père de famille» comme le recommande le Code civil, ils s'arrachent aujourd'hui les cheveux pour trouver des placements sans risque et rémunérateurs. Même l'assurance-vie paraît ébranlée avec ses rendements à peine supérieurs à l'inflation.

Que les investisseurs français se rassurent, ils ne sont pas les seuls. Leur psychose n'a rien d'hexagonale, contrairement à ce que pourrait laisser croire notre conjoncture électorale si peu amène pour les épargnants. Le phénomène est universel.

Le Fonds monétaire international sonne l'alarme dans une étude intitulée de façon un brin pompeuse et sibylline, «Actifs sûrs: pierre angulaire du système financier?». En clair, il devient partout de plus en plus difficile de placer son argent dans des valeurs garanties. C'était traditionnellement le rôle des titres d'État que d'offrir un havre de sécurité. Or «il ressort de la crise financière mondiale et des doutes grandissants quant à la viabilité de la dette publique de nombreuses économies avancées qu'aucun actif ne peut être considéré comme véritablement sûr», écrivent les experts internationaux.

Dettes souveraines des pays de l'OCDE

Comme l'explique Laura Kodres, directrice adjointe du département des marchés de capitaux au FMI, «pour la plupart des investisseurs, un actif sûr est celui qui présente un faible risque de crédit et de marché». Il s'agit de produits financiers dont l'émetteur est solide, qui offrent une protection vis-à-vis de l'inflation, notamment, et dont le marché est suffisamment vaste pour que les investisseurs puissent liquider leurs positions facilement.

Le marché mondial des «actifs sûrs» négociables s'élève actuellement à 74.400 milliards de dollars, selon le FMI, qui en donne la liste détaillée. L'or y figure à hauteur de 8400 milliards de dollars. Mais ce sont les dettes souveraines des pays de l'OCDE qui se taillent la part du lion, avant tout les titres classés AAA ou AA par les agences de notation, soit 33.200 milliards de dollars (45% de l'ensemble). Et dans une moindre mesure les dettes publiques OCDE notées A et BBB, pour un total de 5000 milliards de dollars. Sont également considérées comme sûres les émissions obligataires d'entreprises privées, cataloguées investment grade par les agences de notation, soit 8200 milliards de dollars. De même certains actifs titrisés (ABS, MBS) et les émissions des organisations financières internationales, comme la Banque mondiale, y ont leur place.

Les investisseurs individuels en direct jouent un rôle relativement modeste dans la demande d'«actifs sûrs». Le FMI rappelle que même aux États-Unis, où les ménages et les entreprises non financières détiennent le plus de titres d'État, leur part ne dépasse pas 11% du total. Les gros «consommateurs» sont en réalité les banques, les compagnies d'assurances et les investisseurs institutionnels, les fonds souverains et les banques centrales. La Banque populaire de Chine arrive en tête, avec ses 3300 milliards de dollars de réserves, constituées quasi exclusivement de titres d'État, principalement américains.

Risque de bulles

Chacun de ces acteurs obéit à des logiques qui lui sont propres. Les besoins de sécurité des fonds de pension, qui investissent à très long terme, ne sont pas de même nature que pour les banques, soucieuses de garantir leurs liquidités à trois mois. Leur seul point commun est une soif inextinguible de valeurs sûres. Le FMI met en avant trois facteurs principaux. Tout d'abord les incertitudes financières depuis la crise de 2008 et ensuite les réglementations qui obligent les banques (règles de Bâle 3) et les compagnies d'assurances (Solvency 2) à détenir de plus en plus de titres d'État. Et last but not least, les achats massifs de dette publique par la Fed américaine, la Banque d'Angleterre et plus récemment par la BCE ont renfoncé la tendance.

Si la demande de placements sans risque est croissante, l'offre au contraire tend à se raréfier. La raison en est la crise des dettes publiques des États dont les titres ont déjà été dégradés ou sont menacés de l'être. De façon fort peu diplomatique, le FMI dresse une liste de treize pays concernés: en première ligne «la Grèce, la Hongrie, l'Irlande, l'Italie, le Portugal, la Slovénie, l'Espagne», et juste derrière «la Belgique, la France, l'Islande, la Pologne, la République tchèque et la Turquie». Au total, quelque 9000 milliards de dollars pourraient perdre la qualité «d'actifs sûrs» d'ici à 2016, met en garde le FMI.

Et comme ce qui est rare est cher, le prix de ces valeurs refuges tend à s'envoler dangereusement, au risque de créer des bulles. Ainsi l'once d'or a-t-elle atteint 1920 dollars en septembre 2011 et, ces dernières semaines, l'Allemagne a pu émettre des bons à six mois (Bubills) à des taux d'intérêt négatifs. «Comment est-ce possible?» s'étonne Monsieur Homais. «Rendez-vous compte!» lui répond la Veuve de Carpentras. C'est ainsi.

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