Les pistes envisageables pour la Grèce et l'euro

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Les pistes envisageables pour la Grèce et l'euro
Les pistes envisageables pour la Grèce et l'euro

par Marc Joanny

PARIS (Reuters) - L'éventualité d'une sortie de la Grèce de la zone euro n'est plus un tabou et a été ouvertement évoquée par plusieurs responsables européens exaspérés par l'impasse politique dans le pays, tandis que d'autres semblent déterminés à la conjurer.

Certes, les dirigeants européens ont réaffirmé jeudi leur détermination à voir la Grèce rester dans la monnaie unique lors d'un Conseil européen informel.

Le comité de préparation de l'Eurogroupe a toutefois demandé aux gouvernements de la zone euro d'étudier chacun de leur côté un plan d'urgence dans l'éventualité d'un abandon de la monnaie unique par la Grèce.

L'impossibilité de former un gouvernement majoritaire acceptant les engagements liés au deuxième plan de sauvetage de la Grèce à l'issue des élections législatives du 6 mai a conduit à l'organisation d'un nouveau scrutin le 17 juin.

Partisans et opposants au plan de sauvetage sont au coude à coude dans les sondages sur les intentions de vote, même si les Grecs souhaitent très majoritairement rester dans l'euro.

Si la dramatisation du scrutin et sa présentation comme un référendum sur le maintien ou non du pays dans la monnaie unique peut être un moyen de peser sur son issue, les options pour la Grèce ne sauraient se réduire à cette alternative.

PAS DE MODALITÉS DE SORTIE PRÉVUES

Les traités européens ne prévoient pas les modalités de sortie d'un pays de la zone euro, créant de fait une situation asymétrique. Si les autres Etats membres de la zone euro demandent à la Grèce de la quitter, cela revient à exiger d'elle qu'elle viole les traités européens et qu'elle en assume ensuite seule les conséquences : une option difficilement envisageable.

La sortie ne peut donc être qu'une décision politique de la Grèce elle-même, les Européens pouvant toutefois la pousser vers la sortie en interrompant le plan de sauvetage, Athènes pouvant alors arguer du non respect de leurs engagements par ses partenaires pour décider unilatéralement de sortir de l'euro, violant ainsi les traités européens.

En revanche, les traités prévoient les modalités de retrait de l'Union européenne d'un Etat membre, qui peut ensuite demander à adhérer à nouveau.

L'absence de cadre juridique pour une sortie de la Grèce de la zone euro ne la rend pas impossible mais elle devra néanmoins être organisée, ce qui en ferait un événement d'une nature différente d'une déflagration comme la faillite de Lehman Brothers en 2008 qui s'est imposée aux responsables politiques et monétaires, les obligeant à parer au plus pressé.

La faillite de Lehman à l'automne 2008 a conduit à mettre en place un ensemble de mécanismes, notamment pour assurer la liquidité bancaire, lesquels sont parfois toujours en place ou peuvent être réactivés. Elle a aussi montré que les pertes directes liées à la défaillance d'un intervenant majeur sont relativement limitées par rapport à celles liées aux effets en chaîne sur la liquidité globale provoquée par sa défaillance.

Voici quelques-uns des scénarios envisagés par certains investisseurs ou banques d'investissements et des risques associés pour une situation hautement évolutive.

MAINTIEN DANS L'EURO, PLAN DE SAUVETAGE AMENDÉ

Les élections législatives du 17 juin permettent de faire émerger un gouvernement de coalition qui accepte le deuxième plan de sauvetage éventuellement amendé avec un report des objectifs de retour à l'équilibre budgétaire pour tenir compte de la dégradation de la situation économique du pays et complété par des mesures de soutien à la croissance.

Le versement par le Fonds européen de stabilité financière (FESF) de 4,2 milliards d'euros à la Grèce le 10 mai doit permettre de maintenir le pays à flot et le feu vert donné à la recapitalisation à hauteur de 18 milliards d'euros des quatre principales banques du pays leur rouvrira l'accès au refinancement de la Banque centrale européenne.

Cela semble indiquer que les bailleurs de fonds n'excluent pas une issue favorable du scrutin mais aussi s'expliquer par leur souhait de gagner du temps alors que Mécanisme européen de stabilité (MES), le pare-feu destiné à contenir les risques de contagion de la crise de la dette, sera opérationnel en juillet.

Mais la Grèce n'a guère fait ses preuves quant à sa capacité à tenir les objectifs sur lesquels elles s'était engagée et la question de la soutenabilité de la dette risque de rester posée même après un éventuel assouplissement du plan.

La dette publique grecque est estimée à 390 milliards d'euros à l'horizon 2014 après prise en compte de la décote imposée aux investisseurs privés pour un produit intérieur brut du pays de 215 milliards d'euros à la fin 2011.

POURSUITE DE L'IMPASSE POLITIQUE

Les élections législatives du 17 juin ne permettent pas de dégager une majorité claire et de nouvelles élections doivent être organisées. La prolongation de l'incertitude renforce les spéculations sur une sortie de la Grèce, accroît les risques de contagion à d'autres pays comme l'Espagne, voire l'Italie.

Les bailleurs de fonds de la Grèce pourraient alors perdre patience et interrompre le versement des aides, acculant le pays à la sortie de l'euro.

DÉFAUT PARTIEL ET MAINTIEN DANS L'EURO

Les élections législatives du 17 juin se traduisent par une nouvelle poussée de la Coalition de la gauche radicale (Syriza), qui parvient à former un gouvernement hostile au plan de soutien et en exige la renégociation.

Les pertes potentielles liées à une sortie de l'euro pour la Grèce comme pour ses partenaires européens, chiffrées par l'ancien Premier ministre grec Lucas Papadémos entre 500 et 1.000 milliards d'euros - entre 5% et 10% du PIB de la zone euro - poussent Athènes et ses partenaires à trouver une solution.

Pour les économistes d'Exane BNP Paribas, celle-ci pourrait prendre la forme d'un défaut de la Grèce sur ses engagements vis-à-vis de ses bailleurs de fonds publics tout en restant au sein de l'euro.

L'essentiel des engagements financiers sur la Grèce sont désormais détenus par les Etats-membres et le FESF, la BCE et le FMI, soulignent-ils. Sur une dette grecque estimée à 390 milliards d'euros après décote en 2014, environ la moitié serait détenue par les Etats membres et le FESF, 40 milliards seraient dans les livres de la BCE dans le cadre du programme de rachat de titres, 140 milliards auraient été apportés en garantie dans le cadre d'opérations de refinancement à la BCE et 58 milliards seraient détenus par le FMI, estiment-ils.

Barclays Capital chiffre les engagements des bailleurs de fonds à 290 milliards d'euros répartis entre 52,9 milliards de prêts bilatéraux, 73 milliards au titre des garanties FESF, 35 milliards dans le cadre du SMP et 130 milliards en garantie d'opérations de refinancement des banques grecques.

"Il ne nous semble pas que le risque principal en 2012 soit une sortie de la Grèce de la zone euro, un scénario pour lequel les autorités européennes ne sont pas prêtes pour l'instant. C'est plutôt que la Grèce cesse de payer les intérêts sur sa dette publique détenue par les Etats de la zone euro, c'est-à-dire qu'elle fasse défaut au sein de la zone euro", écrivent-ils. Ce scénario correspondrait à une contribution volontaire du secteur public dont les responsables ne peuvent ignorer que l'endettement de la Grèce est insoutenable.

Une renégociation par la Grèce de sa dette lui permettrait de retrouver des marges de manoeuvre pour soutenir la croissance et consolider ses banques, poursuivent-ils en soulignant qu'Athènes a déjà ramené son déficit primaire à 2% du PIB contre 10,4% en 2009 et que ses charges d'intérêt représentent 6% du PIB, plombant tout processus d'ajustement.

Il y a dans ce scénario un risque d'intransigeance de part et d'autre.

PANIQUE BANCAIRE

Une accélération des retraits de dépôts dans les banques grecques et son extension aux banques d'autres pays périphériques contraint la BCE à une exposition bien plus importante encore qu'actuellement sur les systèmes bancaires de ces pays, qui n'est déjà pas sans susciter de vives réticences de la part de certains des Etats actionnaires de la BCE.

Les craintes d'une ruée sur les banques grecques ont ébranlé Athènes la semaine dernière, après que les épargnants ont retiré au moins 700 millions d'euros sur la seule journée du 14 mai selon le président grec Karolos Papoulias.

Le gouvernement espagnol a dû démentir la semaine dernière l'existence d'un mouvement de retraits massif de sommes déposées à la banque en difficulté Bankia.

Le président du conseil italien Mario Monti a présenté un projet de création d'un système européen de garantie des dépôts lors du sommet du G8 du week-end dernier.

Paris et Rome ont plaidé pour l'idée d'une "union bancaire", également défendue par la Banque centrale européenne, lors du sommet informel de Bruxelles.

Cela supposerait toutefois une déconnexion des secteurs bancaires de leurs autorités nationales et la définition d'un système commun de supervision et de résolution des crises bancaires dans un cadre fédéral, actuellement inexistant.

"On n'a pas encore vu en Grèce, même si cela peut venir, des files de déposants comme on l'a vu devant les guichets Northern Rock, on a connu pire sur le continent européen en termes de bank run", note toutefois un responsable monétaire de l'UE en référence aux retraits massifs subis par la banque britannique après l'éclatement de la crise financière en 2088 qui avaient obligé Londres à nationaliser l'établissement.

Ce scénario implique un risque de perte de contrôle.

SORTIE DE L'EURO

En l'absence d'un compromis avec un gouvernement hostile au programme d'austérité, l'UE et le FMI interrompent le versement des aides, l'Etat grec est dans l'impossibilité d'assumer l'ensemble de ses dépenses (paiement des fonctionnaires, versement des retraites et des prestations sociales) alors que le secteur public représente 40% du PIB du pays.

Les banques grecques sont confrontées à des mouvements de retrait sans apport de liquidités par la Banque centrale européenne, sont acculées à la faillite et font défaut sur leurs engagements intragroupes lorsqu'elles sont filiales de banques étrangères, ainsi que sur leurs engagements à la BCE.

Privé de financement extérieur, Athènes se voit condamner à éliminer sans délai son déficit primaire tout en affrontant des sorties massives de capitaux et la faillite des banques provoquant une violente contraction de l'activité et une accentuation des tensions sociales et politiques. Les autorités grecques sont contraintes de nationaliser les banques et d'imposer un contrôle des capitaux.

L'introduction d'une nouvelle monnaie permet à l'Etat de financer le déficit budgétaire mais au risque de générer de l'inflation. L'économie grecque connaît une "euroisation" : les exportateurs refusent d'être payés dans la nouvelle devise, préférant les euros, et les particuliers conservent le maximum d'euros en liquide. Un double circuit monétaire se met en place.

En cas de contrôle des changes, les autorités peuvent imposer une parité de la nouvelle devise avec l'euro, mais elle se déprécie très fortement sur le marché parallèle. Si la nouvelle monnaie est convertible, elle s'effondre par rapport aux autres grandes devises, notamment l'euro et le dollar, l'agence de notation Fitch Ratings anticipant une dépréciation de plus de 60% par rapport à la devise américaine.

La recherche d'un excédent commercial, principal argument pour justifier une sortie de la Grèce de l'euro, se heurte à la faiblesse de la base productive du pays. Le renchérissement des importations, notamment de la facture pétrolière, accentue la dépression et expose le pays à des pénuries sur certains produits. Un environnement guère propice au développement du tourisme, autre source potentielle de devises pour la Grèce.

Le risque de contagion résulte de l'exposition nette du système financier international - principalement les banques européennes - à la Grèce, évalué à environ 90 milliards d'euros, selon les statistiques de la Banque des règlement internationaux. Il résulte aussi des conséquences sur la perception du risque présenté par d'autres pays fragilisés par la situation de leurs finances publiques et la faiblesse de leur croissance, Espagne et Italie en tête.

Les pare-feu mis en place au travers du FESF et de MSE d'une part, la possibilité pour la BCE de procéder à des nouvelles injections massives de liquidités d'autre part, contribueraient certes à limiter le risque de contagion, mais une sortie de la Grèce constituerait un choc majeur pour une économie de la zone euro déjà au bord de la récession.

Une sortie de la Grèce créerait aussi un précédent propre à déstabiliser la zone euro alors que l'irréversibilité du processus, voulu par ses concepteurs, était un gage de solidité.

Certes, "si les Grecs sortent de l'euro, cela montrera que l'on ne peut pas avoir de finances publiques irresponsables", comme le souligne un ministre des finances de la zone euro. les conséquences économiques négatives pour la Grèce pourraient en effet servir de repoussoir aux éventuelles velléités d'autres pays de suivre le même chemin.

"Toutefois, des tensions apparaitraient inévitablement sur les marchés à chaque regain de doute sur la capacité de tel ou tel pays à respecter son programme de réduction des déficits", préviennent Christian Parisot et Jean-Louis Mourier, économistes chez Aurel BCG.

LA SORTIE PAR LE HAUT

L'impasse grecque a largement illustré l'impossibilité d'une Union monétaire entre des économies très hétérogènes, dont une Grèce qui exporte peu, sans fédéralisme budgétaire, rappelle Patrick Artus, économiste chez Natixis.

Sans des réformes institutionnelles rapides vers plus de fédéralisme, l'éclatement de l'euro est une probabilité non négligeable, prévient-il.

Des transferts budgétaires ou une mutualisation du financement des Etats au travers d'euro-obligations, préconisées notamment par la France, ne sauraient s'envisager sans contrôle des fonds ainsi alloués ou collectés. La menace d'une sortie de la Grèce pourrait aussi précipiter cette "sortie par le haut".

Edité par Yves Clarisse

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