"Les Mystères d'Isis", version "à la française" de "La Flûte enchantée" de Mozart

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La soprano française Sandrine Piau AFP PHOTO STEPHANE DE SAKUTIN
La soprano française Sandrine Piau AFP PHOTO STEPHANE DE SAKUTIN

(AFP) - C'est une curiosité que donne la Salle Pleyel le 23 novembre : "Les Mystères d'Isis", version française et hautement fantaisiste de "La Flûte enchantée" de Mozart, qui a triomphé à Paris pendant 30 ans, bien avant que les Français découvrent l'original.

L'Opéra de Paris ne donne à l'époque que des oeuvres adaptées en français: alors que la période classique accorde une grande importance à la dramaturgie, il est tout simplement inconcevable de ne pas comprendre toutes les finesses de l'intrigue. Jusqu'au début du XXe siècle, on traduit et on arrange donc à tour de bras (les opéras de Wagner sont créés à Paris dans des traductions françaises).

"La Flûte enchantée" naît donc en 1801 dans une version très spéciale, où la Reine de la Nuit devient pour les besoins de la scène parisienne un rôle de mezzo-soprano au lieu de soprano colorature, tessiture qui n'existe pas dans la troupe de l'Opéra. Il s'agissait d'adapter le chant à Mademoiselle Maillard - surnommée par les mauvaises langues "Mademoiselle Braillard" -, la première chanteuse lyrique à introduire la tessiture de mezzo à l'Opéra: une voix large, de couleur sombre, aux aigus puissants... fort éloignée de la voix de la Reine de la Nuit de Mozart.

Le mélomane s'amusera aussi de l'insertion aléatoire d'extraits d'autres opéras au fil de ces "Mystères d'Isis", raillés à l'occasion sous le nom de "Mystères d'ici". La Reine de la Nuit entre en scène avec le premier air de Donna Anna dans Don Giovanni transposé vers le grave, puis chante, un peu plus loin, le grand air de Vitellia "Non piu di fiori" tiré de "La Clémence de Titus". Le tout évidemment en français, avec un texte adapté à la situation.

Le décor est furieusement égyptien (pyramides en fond de scène, avenue de Sphinx etc.), et les noms des personnages sont modifiés: Tamino devient "Isménor", Papageno est "Bochoris" et Papagena "Mona"...

Les auteurs sont le librettiste Etienne Morel de Chédeville et le compositeur Ludwig Wenzel Lachnith, né à Prague en 1746, soit dix ans avant Mozart, et installé à Paris.

Mozart assassiné ?

"Ces deux auteurs n'avaient pas sous la main toutes les voix requises pour chanter +La Flûte+, ils devaient introduire des ballets; ils devaient minimiser la part de comique et tirer l'oeuvre vers les fastes du grand opéra... Ils s'en sont débrouillés, ils l'ont fait, et bien fait", raconte le chef d'orchestre Hervé Niquet dans la présentation de l'oeuvre. "Car le plaisir de la musique de Mozart est bien là", ajoute-t-il, n'en déplaise aux puristes "et autres critiques acariâtres détestant le bonheur".

Le public est ravi, si l'on en croit les quelque 130 représentations (pas moins de six reprises) de l'oeuvre entre 1801 et 1827. Le Courrier des spectacles salue à l'époque "la charmante musique de Mozart, exécutée avec un soin extrême".

Géniale adaptation ou odieux pastiche ? Hector Berlioz vitupère ceux qui acceptent la "tâche impie" d'adapter les grands compositeurs (Weber, Gluck, Grétry, Mozart, Rossini, Beethoven...). Il tonne contre Lachnith, qui a osé mettre "à côté du nom de Mozart son nom de crétin, son nom de profanateur". "Mozart a été assassiné par Lachnith", lance-t-il dans ses Mémoires.

Ce n'est qu'en 1865 que la vraie "Flûte enchantée" fait son entrée officielle à Paris, toujours en français, mais dans une version fidèle, au théâtre lyrique de la Place du Châtelet.

"Les Mystères d'Isis" tombent alors dans l'oubli. L'oeuvre, exhumée grâce au Palazzetto Bru Zane, Centre de musique romantique française, est donnée pour un concert unique, avec Sandrine Piau et sous la baguette du chef Diego Fasolis. Le chef baroque remplace Hervé Niquet, qu'un virus contraint au repos pour trois semaines.

La recréation des "Mystères d'Isis" fera l'objet d'un enregistrement par le Palazzetto Bru Zane.

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