«Les marchés doivent être encore surveillés de très près»

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(lerevenu.com) -
photo : Franck Dunouau

Pensez-vous que les normes comptables ont accentué les effets de la crise et faussé durablement la valorisation des sociétés cotées en Bourse ?

Jérome Haas - Nous avons toujours mis en avant les défauts des normes comptables internationales (IFRS) et américaines qui favorisent la pro-cyclicité. Il faut y remédier, dans la ligne des orientations du G20, adoptées notamment à l'initiative de la France. Sans les remettre en cause en bloc, nous insistons notamment sur le fait que ces normes reposent sur l'hypothèse erronée de la capacité des marchés à toujours donner les «justes valeurs». Nous pensons que ces normes ont été conçues - de bonne foi - pour un modèle théorique d'investisseur de court terme, sans prendre assez en compte les besoins des investisseurs de long terme. Bien sûr, les normes comptables ne sont pas les seules responsables de la crise, qui s'explique d'abord par de nombreuses autres défaillances, mais elles contribuent à les amplifier. Aujourd'hui, ce thème commence à être admis : il faut en tirer les leçons.

Un livre paru il y a deux ans, «La monnaie virtuelle qui nous fait vivre» (*), proposait des solutions. Vous semblent-elles pertinentes ?

Jérôme Haas - Oui, c'est un des mérites de ce livre d'avancer des pistes de réforme. Je voudrais surtout attirer l'attention sur quelques points, en tenant compte des développements intervenus depuis la parution du livre en 2010. Tout d'abord, les auteurs évoquent les concepts derrière les pratiques et la régulation des marchés. De ce point de vue, si des remises en cause ont eu lieu, elles ne sont probablement pas encore allées à leur terme. Le débat continue, bien plus qu'on le croit souvent, même dans les pays de langue anglaise, sur l'utilité sociale de certaines activités financières et sur la légitimité de certains acteurs privés - comme l'IASB, qui produit les normes comptables internationales. Par ailleurs, la réponse régulatrice a maintenant eu lieu sous l'impulsion des autorités politiques avec une certaine fermeté - en France dès 2008, en Europe avec un grand nombre de directives, aux Etats-Unis avec la loi Dodd Frank, au G20 - mais il reste à régler les paramètres techniques de ces grandes orientations. En matière de règlementation bancaire par exemple, où les décisions ont été les plus rapides, les discussions se poursuivent. Dans le domaine comptable, les Etats-Unis et le Japon ne donnent toujours pas signe de leur capacité à adopter prochainement les normes IFRS, ce qui fige les évolutions nécessaires. Or, toutes ces orientations en cours de finalisation auront un impact considérable sur les acteurs financiers des différents pays.

La création d'une norme comptable mondiale unique serait-elle souhaitable et réaliste ?

Jérôme Haas - Compte tenu des conséquences de l'évolution des règles en termes de compétitivité, il faut trouver des équilibres acceptables par tous. Il faut établir des principes globaux mais aussi s'assurer de leur compatibilité avec les modes de fonctionnement différents de nos économies, de nos banques, du financement de nos entreprises - en Chine, en France, aux Etats-Unis. En matière comptable par exemple, il ne fait pas de doute que l'intérêt de créer une norme mondiale unique est très grand, et que cet objectif est à notre portée. Mais les termes exacts d'un tel accord ne sont pas encore conclus : c'est ce à quoi, à l'ANC, nous travaillons essentiellement. Enfin, une fois les règles écrites et adoptées, il faut les mettre en ?uvre. Cela implique une certaine harmonisation des pratiques des régulateurs, pour offrir les mêmes conditions d'activité dans les différentes places financières, mais aussi pour assurer au système global un niveau de sécurité suffisant et homogène, sans points faibles dans le dispositif.

Les produits dérivés complexes ne menacent-ils pas encore le système financier mondial ?

Jérôme Haas - Les auteurs du livre que nous avons cité ont le très grand mérite d'élargir le champ de discussion sur la crise à tous les facteurs micro- et macro-économiques, tout en focalisant l'attention sur la masse de liquidité en circulation, ce que je crois être une analyse fondamentalement juste. Or, aujourd'hui, certains des mécanismes qui ont permis la crise - comme la comptabilisation des CDOs, ces fameux produits dérivés très complexes - n'ont pas encore évolué. Les auteurs recommandent au total un plus grand contrôle par les autorités monétaires, de marché et de normalisation. C'est exactement ce que nous faisons en France, et ce que nous essayons de promouvoir auprès de tous nos partenaires et singulièrement en Europe, puisqu'il s'agit de construire, avec une voix européenne, un système global. Cela ne va peut-être pas assez vite ou assez loin, mais c'est en marche.

En définitive, a-t-on réussi à éloigner les principaux risques de crise systémique ?

Jérôme Haas - Les risques sur les marchés sont toujours considérables et doivent être surveillés de très près, mais on peut penser que la plupart des règles en cours d'adoption et de mise en ?uvre dans le monde, si elles sont correctement ajustées, seront de nature à réduire l'attrait de la prise de risque excessive généralisée qui a marqué les années d'avant crise. Tant de forces en sens inverse restent toutefois à l'?uvre qu'il faut poursuivre l'effort sans attendre la prochaine crise. C'est ce qui a été fait en 2008 en changeant les règles comptables qui menaçaient le système, mais les nouvelles règles définitives et plus raisonnables se font attendre. C'est le sens des efforts actuels à l'égard du « trading algorithmique », par exemple. Dans la sphère financière mondiale, il faut réduire la place des activités invisibles sur les marchés, invisibles dans les comptes, et des acteurs invisibles parce qu'ils veulent s'affranchir de toute règle politique et sociale. Dans ce but, les positions françaises sont généralement innovantes, respectueuses des marchés mais aussi soucieuses de l'intérêt général - dont je ne doute pas les acteurs de marché eux-mêmes comprennent bien la légitimité.


(*) Jean-Pascal Tranié et Jean-François Serval (Editions d'Organisation - 2010), avec une préface de Christine Lagarde ?

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